Bruno Yvonnet
Updated — 02/05/2022

Présentation de The Happy Together project par Bruno Yvonnet

Présentation de The Happy Together project par Bruno Yvonnet
Table ronde organisée à l'occasion de l'exposition collective Projecting the other, Archimede Staffolini Gallery, Nicosie, Chypre, 2004

"On ne s'entend que sur les lieux communs.
Sans terrain banal, la société n'est plus possible."
André Gide

 
Depuis maintenant de nombreuses années, mon travail artistique est axé sur la question du lieu commun. C'est-à-dire l'objet ou l'espace qui nous est commun (maison, collège, pays, entreprise, monument...), mais aussi bien le poncif, le cliché qui nous construit toujours et nous afflige souvent. Le poncif a quelque chose à voir avec la morale et c'est la raison pour laquelle mon entreprise est ambiguë.

Dans la perspective d'une intervention artistique à Nicosie, sous le thème de "l'autre ville",  j'ai choisi de relever ce qui "fait parler" de cette ville dans mon pays, ces derniers temps : la ligne verte et l'hypothèse d'une réunion des deux moitiés de l'île dans la perspective de son intégration dans l'Union Européenne, assemblage de nations qui offre un bel exemple de lieu commun.

Dans le domaine géopolitique, il apparaît que la réunion des pays, des nations, et partant des peuples, est le vecteur obligé du bonheur. Une sorte d'universalisme béat est activé dans nos pays depuis longtemps, nous conduisant à une sorte d'impossibilité de remettre en question ce qui semble être le destin des nations : le concert.

Les images qui accompagnent toute évocation de la grande Europe sont toujours peuplées de jeunes gens sereins qui se considèrent avec bienveillance sur un fond de nature accueillante. En France, celle ou celui qui remettrait en question maintenant cette fatalité serait taxé de passéisme, voire de séparatisme et se trouverait éventuellement soupçonné de sympathie vis à vis des indépendantistes basques ou corses.

Un manichéisme entretenu interdit ici toute atténuation d'un enthousiasme politiquement correct.

Je vois dans cette énonciation de notre destin commun, forcément commun, comme un fantasme fédéraliste qui tendrait à nous conduire à la formation des Etats Unis d'Europe, suivant le modèle d'outre atlantique. Outre les raisons idéologiques, il est évident que des objectifs financiers forts sont à l'œuvre. Et je ne suis pas compétent pour m'aventurer sur ce terrain.

Mais dans le cas de Chypre et de Nicosie, il apparaît que la réunion attendue s'adressait d'abord à deux parties. Cette réunion des deux moitiés d'un entier, et le bonheur qui doit en résulter s'apparente à pas mal de clichés sur le couple : deux individualités en quête de l'âme sœur, chacune devant retrouver l'autre, la complémentaire qui faisait défaut et qui empêchait la plénitude. Des poètes et des chansonniers ont nourri ce destin individuel : une moitié n'est rien sans l'autre.

Sur la question du bonheur à deux obligatoire, j'ai réalisé voici quelques années une série ("Plus qu'hier" et "Moins que demain") de tableaux qui représentaient des couples en situation de roman photo associés à des maisons proposées à la vente dans les magazines. Tant il est vrai que généralement le couple se délite une fois que la maison de campagne est achevée.

Ces considérations vulgaires et un peu simplistes conduisaient pourtant vers une réflexion relativement philosophique sur la question de la fatale déception qui suit l'assouvissement du désir, et m'ont conduit à réaliser un roman photo que je présente également dans mon intervention, pour mémoire.

On comprendra comment j'ai souhaité prendre en compte la situation problématique chypriote : en mesurant bien que je n'en connaissais que peu de chose depuis la France, et en respectant la douleur produite par la situation actuelle, mais en supputant que je pouvais y raccorder d'autres clichés culturels qui me sont familiers, j'ai choisi de prendre un angle léger, voire enfantin, en épurant au maximum toute représentation, toute image. Le résultat est donc une paire d'objets mobiles, un  "tenon" et une "mortaise" qui sont susceptibles de se mouvoir dans une enceinte avec l'éventualité de se trouver réunis, emboîtés et formant, de fait, une forme ronde et finie. Une plénitude plastique.

Les formes mises en œuvre ne sont pas sans rappeler un certain design typique des véhicules familiaux de type "space wagon". C'est souhaité.

Les mouvements des modules sont définis arbitrairement afin de permettre une analyse des déplacements, et l'étude d'un calcul des probabilités de la réunion attendue.

Ces calculs, les dessins des maquettes, les maquettes elles-mêmes, et les hypothèses de leurs déplacements sous la forme de films d'animation, constituent mon intervention à Nicosie dans le cadre de l'exposition, et n'ont pas d'autre prétention qu'artistique.