Contemporary art publications — Visual artists in Auvergne-Rhône-Alpes, France

Marine LANIER

created July 08 2021

Textes ci-dessous :

  • Statement, 2021
  • Texte de Laurence Lochu, 2021
  • Marine Lanier, photographe au bord du réel, Luc Desbenoit, Télérama, 2020
  • Entretien avec Marine Lanier, Les Boutographies, 2014 (extrait)
  • Des échos, texte de Nina Ferrer-Gleize, 2013 (extrait)
  • Texte de Pascal Thévenet, Exposition au Château de Suze-la-Rousse, 2010
  • Texte de Jean-Christophe Bailly, Revue Inframince, 2008 (extrait)


Autres textes en ligne :





Statement, 2021

Née en 1981 à Valence, Marine Lanier vit et travaille entre Crest et Lyon. Après des études de géographie, lettres et cinéma, elle est diplômée de l'École Nationale supérieure de la Photographie en 2007. Aujourd'hui, elle est représentée par la galerie Jörg Brockmann (Suisse).
Marine Lanier expose son travail en France et à l'étranger. En 2016, elle publie une monographie de son travail aux éditions Poursuite, Nos feux nous appartiennent, accompagnée par un texte de l'écrivain Emmanuelle Pagano. En 2021, une nouvelle monographie sera publiée chez le même éditeur, Le Soleil des loups.

Issue d'une famille d'horticulteurs et de marins, sa recherche est centrée autour des questions de l'écologie, de la structure clanique, du lien et de l'appel de l'aventure. Son approche relève de la fable documentaire ou encore du "réalisme magique".
Elle explore des lieux interlopes, inaccessibles, où le danger et le mystère planent : l'ancienne pépinière abandonnée de son père, un volcan endormi, les vagues d'un barrage, la géologie d'une terre bouleversée par les conflits et les tremblements de terre en Arménie, un jardin-laboratoire au pied d'un glacier sur le tracé de l'épopée d'Hannibal dans les Alpes.

Les personnages marginaux et l'univers irrationnel la fascinent, depuis plusieurs années, elle a photographié des communautés masculines tels des élagueurs et jardiniers ; ou encore deux frères, sortes d'enfants-loups, vivant en autarcie au-dessus d'un relief inversé en Ardèche ; l'itinéraire de son arrière-grand-père Capitaine de vaisseau par le prisme des superstitions de marins ; des contrebandiers et autres déserteurs à la frontière italienne ; un groupe d'hommes détenus qui échafaudent ensemble un langage codé.

La question du récit et de la métamorphose sous-tend l'ensemble de son travail, il s'agit souvent de l'invention d'un destin individuel clivé au sein des rituels d'un groupe. Son approche plastique est sensorielle, immersive, parfois hallucinée. Elle utilise souvent la lumière de l'éclipse, les symboles, les monochromes proches de la couleur des rêves, de la sidération, qui nous transportent vers un renversement des valeurs de ce monde.

 



Texte de Laurence Lochu
Directrice de l'Institut français du Luxembourg et Commissaire de l'exposition de Marine Lanier, Les Contes sauvages, Abbaye de Neumester, Luxembourg. In Catalogue du Mois européen de la photographie, Éditions Paul di Felice et Pierre Stiwer, Luxembourg, 2021

Repenser, réinventer les paysages extérieurs pour mieux explorer les paysages intérieurs, et raconter les liens qui nous unissent à la nature, à notre environnement : Marine Lanier nous entraîne dans "la dimension lyrique et primitive" de la nature, "pour questionner la puissance sauvage qui nous entoure".  Elle nous immerge dans le végétal en particulier avec sa série de monochromes organiques Eldorado, qui montre la flore épaisse d'une pépinière à l'abandon. La nature est saisie dans son état brut, elle est personnifiée, ses mystères nous happent.

Les photos de Marine Lanier mettent en lumière une végétation primaire, où les éléments surgissent et dialoguent : pierres, roches des falaises, eaux profondes des cascades, terre, glace, mais aussi la peau, le sang. Son univers est un monde sauvage, originel, qui renvoie les êtres à leurs pulsions primitives. Dans la série Le Soleil des loups, réalisée en Ardèche sur un territoire situé au-dessus d'un volcan, Marine Lanier montre deux enfants dont les corps sont en symbiose avec cet espace rugueux et minéral. La photographe a suivi durant trois ans le parcours de deux frères. La nature rustre, indomptable, absorbe magistralement les silhouettes de ces adolescents sans loi. Leurs corps semblent des lianes ou des racines incrustées dans le paysage. C'est le cas aussi avec la série Les Contrebandiers, où les êtres font partie intégrante de leur environnement hostile, ils se fondent dans ces montagnes abruptes, ces territoires inaccessibles, impraticables, tout autant que sublimes.

Les œuvres de Marine Lanier explorent différentes échelles, lointaines ou fragmentaires. Les paysages d'Arménie, extraits de la série Les Lointains, sont de grands déserts calcinés de chaleur. Leurs contours dramatiques racontent les conflits et les massacres invisibles, comme un probable hors-champ. Les panoramas ont été réalisés depuis des surélévations, des promontoires, des falaises, d'où l'on peut embrasser les espaces environnants, prendre du recul, de la hauteur. Et surtout sentir la menace, la tension, qui se jouent sur ces monts et ces gouffres, qui "accentuent l'impression de traque du visible, rendant soudainement inquiétant et opaque des paysages lunaires, où seule affleure une géologie tourmentée". En regard, les close-up bouleversent notre perception de l'échelle. Dans la série Les Contrebandiers, notamment, ils nous perdent dans la possibilité d'un ailleurs, en nous renvoyant à d'autres grands espaces invisibles.

L'utilisation des couleurs chez Marine Lanier convoque la palette du peintre. Les couleurs chaudes s'articulent avec les couleurs froides ou le noir et blanc, les tons chauds évoquent la brûlure du soleil, les tons froids "l'énergie de la nuit, de la neige, du repli". En travaillant sur la série Eldorado, l'artiste explique : "J'ai vu cette couleur de l'or qui filtrait à travers la bâche des serres. J'ai décliné cette teinte, elle résonnait avec cette idée de rêves perdus".
C'est ainsi qu'est née cette magnifique série végétale de monochromes dorés.
Pour les photos en noir et blanc de la série Le Soleil des loups, la photographe commente : "Mon noir et blanc est plutôt gris, comme une cendre qui se serait déposée sur la nature et sur les hommes, une sorte d'hommage au volcan". Les couleurs sont aussi un langage, des symboles. Ainsi, par exemple, le mauve invoque un monde onirique, celui des limbes, situé entre la vie et la mort. "La couleur est ce qui reste. Elle est l'essence, le souvenir, la sensation quand nous ne pouvons plus raconter", dit-elle aussi.

Marine Lanier aime citer des cinéastes qui l'ont marquée et ont influencé ses images, tels que Bresson, Kieslowski ou Boorman et Laughton ; elle a d'ailleurs aussi étudié le cinéma avant d'intégrer l'École nationale supérieure de la photographie d'Arles. Son esthétique, en particulier en ce qui concerne son approche de la nature et des paysages, tisse des correspondances évidentes avec les lieux mystérieux et organiques filmés par Tarkovski, ces espaces indéterminés et habités, à la fois sensuels et étranges, familiers et menaçants.

Les univers qu'elle met en scène semblent comme suspendus dans le temps : ils appartiennent tout autant au passé, au présent et au futur. Chaque série est empreinte d'intemporalité et place aussi le spectateur qui l'appréhende en dehors du temps, parce que dans un espace souvent indéfini. Son "appréhension du temps questionne alors les notions de limite, de transgression, et de métamorphose".

La nature est le miroir de lieux intimes qui racontent des fictions de quêtes perpétuelles. "Le tout entre en collision avec l'autobiographie, elle réverbère alors quelque chose de plus large, de plus grand, qui dépasse le particulier pour se tourner vers la mémoire collective, transgénérationnelle, vers nos mythologies, nos peurs primaires, cosmos invisible."
"Le mythe de l'Eldorado est nostalgie, rêve de paradis perdu. Il décrit souvent un lieu d'innocence naturelle situé dans l'origine des temps. Ici, l'imaginaire de l'île s'ouvre sur une nature sauvage, hostile, spontanée. L'Eldorado est une étape dans l'itinéraire, un monde où les valeurs sont inversées, une traversée aveugle, un refuge temporaire, une contrée fabuleuse."

Le cheminement de Marine Lanier questionne sans cesse le réel, pour mieux le dépasser. Elle ne cesse de tenter de saisir les mystères de la Nature, le miracle d'être en vie. Elle semble traquer les interstices de l'invisible, elle nous livre des contes fantastiques, recrée un monde à la fois subtil et originel, comme pour faire émerger l'irréalité du réel, la réalité de l'irréel. La photographe nous emporte dans les arcanes de l'imaginaire, pour déchiffrer les signes et les symboles en éclosion au sein du paysage. L'aphorisme d'Héraclite n'est jamais très loin "La Nature aime à se cacher" : ces secrets ancestraux, qu'ils traitent des mystères du passage de la vie à la mort ou des miracles impudiques de la nature, nourrissent le travail de l'artiste.

Grâce à la force sauvage de ses photographies, Marine Lanier convoque en nous des émotions profondes, viscérales, touche des zones inconscientes et sensibles, qui nous bouleversent. En démiurge, elle nous emporte au royaume des ombres, laissant planer un voile sur ses paysages larges ou fragmentaires, et en poétesse s'exprime par la métaphore et l'oxymore visuel.

S'opposant à l'attitude prométhéenne (l'homme doit se rendre maître et possesseur de la nature), et prônant résolument l'attitude orphique – c'est-à-dire que seuls le poète et l'artiste sont en mesure de soulever le voile des mystères de la nature (1) – Marine Lanier photographie les hommes et les paysages en voilant de sa fiction la réalité, pour mieux nous en dévoiler les secrets enfouis.

1. Le Voile d'Isis, Pierre Hadot (Éditions Gallimard)

 



Marine Lanier, photographe au bord du réel, par Luc Desbenoit
Télérama, n°3657, février 2020

Son arrière-grand-mère, aveugle, lui demandait de lui raconter des scènes de la journée. Une manière de s'approprier le réel, que Marine Lanier reprend dans ses photos aujourd'hui, jouant des formats et de la couleur.
On entre dans les images de Marine Lanier comme dans un livre d'aventure. Dans ses deux séries « Le soleil des loups » et « Le capitaine de vaisseau » exposées à L'Imagerie, à Lannion, un mystère plane, le danger rôde, le banal flirte avec le fantastique. On a l'impression d'être aussi bien dans un roman de Jules Verne, que dans un épisode du Club des cinq, de l'écrivaine britannique, Enid Blyton (1897-1968). Son travail est si singulier qu'on peine à le définir.
La photographe parle de « fables documentaires » qu'elle puise dans ses souvenirs familiaux. Issue d'une longue lignée de marins et d'horticulteurs, Marine Lanier tient sa vocation de photographe de son arrière-grand-mère. Frappée de cécité à l'âge de 40 ans, celle-ci lui demandait, enfant, de ramener des « photos du jardin », c'est-à-dire de raconter en détails des scènes vécues dans la journée. Deux jours après sa mort, la jeune femme, qui avait alors 18 ans, s'est acheté un appareil photo. Son travail actuel renoue avec la confection d'images mentales. Car c'est vraiment l'impression que donnent ses photos. De ne pas parler du réel mais de la façon dont elle le racontait à son aïeule.
Dans ces deux séries – l'une figurant deux gamins livrés à eux-mêmes sur le plateau volcanique du Coiron, en Ardèche, et l'autre consacrée aux mythologies familiales liées aux activités de marin d'un arrière-grand-père n'ayant jamais navigué –, Marine Lanier utilise une riche palette d'expressions offerte par son médium. Pour dramatiser ses séries, elle joue sur les formats. Certaines photos, gigantesques, occupent un mur entier à elles seules. D'autres, minuscules, invitent les spectateurs à coller leur nez dessus.
Pour mettre en valeur la présence des éléments naturels essentiels dans ses narrations, elle se sert des couleurs – un rose délavé pour un vol d'oiseaux, un vert pour des nuages dans lesquels baigne une pleine lune, un rouge ou un jaune orangé en fusion, comme de la lave, pour décrire l'énergie encore sensible dans un paysage volcanique. Elle manie également avec dextérité le procédé de la « nuit américaine » – consistant à photographier en plein jour des images sous-exposées –, donnant au cliché une lumière étrange d'un gris métallique rendant irréelles ses scènes de gamins dans les fougères ou se baignant dans une rivière. Ayant suivi un CAP de photographie avant d'être admise à l'École supérieure photographique d'Arles, Marine Lanier est une virtuose de la technique. Son art est de le faire oublier.

 


 

Entretien avec Marine Lanier (extrait)
Festival Les Boutographies, Pavillon Populaire, Montpellier, 2014

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter brièvement ?
 
Après des études en géographie, littérature et cinéma, je suis diplômée de l'Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d'Arles depuis 2007. Je vis actuellement dans la Drôme non loin du Diois et du massif du Vercors. Je suis originaire de cette région âpre et sauvage. Walden ou la vie dans les bois n'est pas très loin. Depuis sept ans, je partage mon temps entre commandes photographiques et recherches personnelles. Par ailleurs, depuis 2013, j'enseigne la photographie à l'Ecole supérieure d'art numérique E-art Sup de Lyon.

Quelles ont été vos intentions pour "La Vie dangereuse" ?

Cette série poursuit de manière arbitraire le rythme même du parcours d'aventurier de l'écrivain Blaise Cendrars. L'espace littéraire est ici lié aux césures spatiales, créant de ce fait une géographie blanche logée en creux d'une temporalité trouble. Le propos n'est pas ici d'illustrer, mais de faire se rencontrer la fiction et l'autobiographie. Ces close up sont comme les fulgurances subliminales d'un homme en proie aux délires provoqués par la fièvre. Ce sont les images d'un passé inventé, revues dans une espèce de bouffée délirante. La course folle de ce soldat blessé de 1915 est confrontée à la rémanence de mes souvenirs lacunaires. Des errances impossibles et anachroniques intriquées aux éclats d'une généalogie morcelée.
C'est aussi une réflexion sur les mythologies de la guerre et leurs conséquences contemporaines.  Nous retrouvons les réminiscences de 14-18, les points de vues militaires du génocide arménien de 1915, plus loin une jungle sourde renvoie aux guerres coloniales d'Indochine. Tandis que le visage de mon frère camouflé par la suie rappelle la figure du combattant.
Ces conflits sont ceux de régions ou de pays aujourd'hui disparus. Ces récits m'ont été rapportés durant l'enfance ou plus tard. La réalité de ces guerres ne m'appartient pas mais leur imaginaire imprime l'inconscient familial. Aujourd'hui j'en porte les traces et les souvenirs. Ces nappes enfouies remontent par stases dans le présent, comme les images latentes cachées depuis bientôt un siècle, prêtes à se révéler.

Par quels moyens techniques avez-vous su retranscrire la puissance sauvage et lyrique de la nature ?
 
L'image reste pour moi un espace de sidération, une sorte d'apoplexie visuelle, où le regard brûle, consumé par une chaleur qui dévore l'autour. Je tente alors d'approcher la notion d'aveuglement par des visions d'apocalypse, terme dont l'étymologie signifie "révéler, action de découvrir". C'est une vision fantasmée, intensifiée de la réalité. Par l'utilisation du gros plan, l'instinct souhaite reprendre sa place - j'utilise la chambre argentique grand format pour le rapport frontal et physique qu'elle me donne au réel. Pendant la prise de vue, c'est mon corps aussi que je mets à l'épreuve par de longues marches et le poids du matériel à transporter. Je laisse advenir les erreurs techniques de manière naturelle. L'image est parfois sale, abîmée, sous-exposée. Elle reste un monde à explorer où l'expérience est la voie.

Pouvez-vous nous expliquer le titre de votre série et le rapport avec l'œuvre de Blaise Cendrars ?

Mes photographies se nourrissent d'un intérêt pour l'archéologie, le passé, les rituels, l'ethnologie, les explorateurs, pour toutes ces traces qui nous sont énigmatiques. Dans ce prolongement, l'idée de conquête occupe une place centrale dans ma recherche. Des personnages fictionnels ou réels côtoient mon existence. Ils appartiennent à une mythologie d'aventuriers, mercenaires, hors-la-loi, pionniers, déserteurs ou bien encore à cette figure du conquérant. Leurs représentations questionnent notre enracinement et l'idée de chute inhérente aux expéditions. Le titre La Vie dangereuse est emprunté au recueil éponyme de Blaise Cendrars. J'ai songé à ce titre après avoir lu ce livre que j'avais intuitivement emporté lors d'un voyage en Arménie effectué pour la réalisation d'un autre travail Les Lointains. La notion de danger résonnait très fort à ce moment-là chez moi et cette lecture a complètement fait écho à la réalité intérieure que je traversais. J'ai pris conscience qu'il était question de survie et d'extrême dans l'ensemble de mon travail. L'extrême est un exil. Un exil de l'ordinaire des hommes. Ce danger, à mon sens, loin de nous précipiter vers la mort, intensifie la vie. Nous fait nous sentir vivants, présents au monde. Il ouvre des portes.

Vous semblez être très influencée par la littérature et le cinéma. Pourquoi avoir choisi la photographie ?

Les frontières sont pour moi très poreuses entre littérature, cinéma et photographie. Par ailleurs, la notion de montage inhérente au cinéma est très présente dans mon travail. Les textes choisis sont une pièce à part entière, bien plus qu'un accompagnement ou une citation. C'est à chaque fois comme une autre image qui vient s'ajouter. Ce sont d'ailleurs plutôt les photographies réalisées en amont qui me renvoient dans un deuxième temps aux textes, comme des échos de très anciennes lectures - de lectures primitives. Souvent, ce sont des histoires lointaines. Des auteurs datés dans des lieux éloignés. Par cette césure géographique et temporelle, c'est une confusion qui est provoquée : tout comme un gros plan nous laisse libre d'imaginer le hors-champs, l'association d'un texte à une série photographique brouille l'époque et le lieu de la prise de vue, trouble la lecture qu'on se fait d'une image. Elle élargit l'espace dans lequel on la situe. La photographie entretient quelque chose de spontané, d'immédiat et de direct avec le réel. C'est aussi dans l'espace d'exposition un face à face, une confrontation avec celui qui regarde. J'entretiens ce même rapport aux êtres, et aux choses lors de la prise de vue.
Pour autant, la photographie est une étape dans mon cheminement. Par la suite, je souhaiterais que ces différents médiums coexistent dans mon travail. La lecture, l'écriture, le cinéma, la photographie participent de ce même isolement du monde, de ce retrait. Il s'agit de se soustraire au temps pour mieux investir la vie. [...]



Des échos, par Nina Ferrer-Gleize, 2013 (extrait)
Revue Utopia, Guide Culturel Rhône-Alpes, 2014

[...] En littérature, on appelle synecdoque la figure de style qui consiste à désigner un ensemble par des éléments qui le constituent. Les titres des photographies de Marine Lanier sont des synecdoques ; ils s'attachent à la partie pour le tout, au détail pour l'ensemble.
Marine Lanier tient beaucoup au mot « close up » pour décrire sa démarche photographique et ses choix de cadrages. Elle travaille essentiellement en plan resserré, et cherche toujours à aller au plus près de ce qu'elle photographie. Paradoxalement, elle travaille avec une chambre photographique, imposant appareil qui par sa raideur et son poids impose une certaine distance d'avec le sujet. Avec sa chambre, elle se rend dans la nature, dans les grands espaces. Il semble que la démarche de Marine Lanier passe sans cesse du détail vers l'ensemble, de l'ensemble vers le détail. Ici, démarche n'est pas à entendre seulement pour désigner une approche de travail ; il s'agit bien aussi d'un mouvement du corps et de l'appareil photo qui l'accompagne, se penche et se relève, s'approche et se recule.
Le gros plan est largement utilisé dans les débuts du cinéma, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Les films étant muets, mutiques, on privilégie l'émotion véhiculée par les objets, ou les corps transformés en objets par leur isolation d'un contexte. Le gros plan est le cadrage le plus admiré par les spectateurs à l'œil neuf des premiers films muets : il propose une échelle du regard inédite, il a le pouvoir de transformer, de transfigurer ce qu'on voit. « Le cinéma peut devenir le gigantesque microscope des choses jamais vues et jamais ressenties. [...] Je soutiens qu'une planche qui bouge lentement en gros plan est plus émouvante que la projection en proportions réelles d'un personnage qui la fait mouvoir1. », écrit Fernand Léger en 1925.
Les images en close up de Marine Lanier procèdent de cette même échelle du regard, qui transforme l'œil en microscope et isole des parties du paysage ou des hommes pour les faire raconter autre chose. Se rapprochant, les images prennent de l'ampleur.
Parlant de l'écrivain Thomas Browne, W.G. Sebald écrit : « [Il tentera] sans cesse, procédant par la pensée et par l'écriture, de contempler l'existence terrestre, les choses les plus proches de lui comme les sphères de l'univers, du point de vue de quelqu'un d'extérieur (...). Et pour atteindre le degré d'élévation que cela nécessitait, il n'avait d'autre moyen que de voler à haute altitude, dangereusement, sur les ailes de la langue. (...) La vue devient plus claire à mesure que l'éloignement augmente. Les plus petits détails vous apparaissent avec une étonnante précision. C'est comme si l'on avait l'œil à la fois collé à une longue vue retournée et à un microscope2. »
Il s'agit ici du mouvement inverse, de s'éloigner pour voir plus près, mais il semble que cela soit la  même chose que de se rapprocher pour voir plus loin ; dans les deux cas, il s'agit de prendre simultanément deux directions opposées, et, l'œil face au dépoli, de pouvoir contempler tout à la fois les constellations les plus éloignées, et les minuscules reliefs des lichens les plus proches. L'image ainsi, condense ces deux extrêmes. Isolant une partie, un détail, elle le transforme en paysage, en quasi-abstraction qui bouleverse notre perception de l'échelle, et nous renvoie à de plus grands espaces.

Si l'on peut parler de close-up pour les images, et de synecdoques pour les titres, on peut, comme l'on peut inverser le très près et le très loin, dire que les images sont des synecdoques, en ce sens qu'elles s'attachent, elles aussi, à désigner une partie pour le tout. Les titres alors, sont des close-up, des gros plans sur un détail de l'image.
Là réside la complexité du travail de Marine Lanier : c'est une approche tout à la fois littéraire et picturale, non pas en parallèle mais plutôt sur des lignes qui s'entrecroisent et s'intervertissent. Marine Lanier est auteur de photographies et de titres.
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[...] Empreinte, Suie, Crâne. Ces mots appartiennent au langage archéologique, à l'étude l'humain dans ses traces, dans ce qu'il laisse après avoir disparu. De la poussière et des os. Avec ses titres, Marine Lanier fait du vivant – humain comme nature – un sujet d'étude. Rien de cynique ni de morbide ; plutôt un travail de conservation et de préservation des traces de tout ce qui est organique, de tout ce qui respire. Un inventaire. La photographie d'une main tachée de lie de vin s'appelle Fossile. Marine Lanier exhume ce qui n'est pas sous terre. Elle scrute et désigne ce qui était là comme manifestation d'un monde toujours vibrant et toujours avançant.
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[...] Marine Lanier vit et travaille dans une région dont elle est originaire et qu'elle connaît bien. Ses photographies sont ancrées dans ce territoire et dans ce sol-là, et c'est ainsi qu'ils peuvent en partir et évoquer d'autres espaces, l'Ouest américain, l'océan Atlantique ou la Grèce Antique.
Le lieu de la prise de la vue est toujours précisé dans les titres des images. Ses photographies de lichens, de mousse, de bois calciné et de brasiers évoquent une nature sauvage et primitive, intemporelle. Les quelques hommes qui surgissent de temps à autres sont des êtres-animaux, des bêtes, au corps épais et à l'odeur âcre. Ils sont comme des arbres ; de l'écorce et des racines. Ils sont beaux comme la nature est belle : c'est-à-dire coriace, indépendante et vibrante.

Le cadre resserré, le titre s'attachant à un détail, le lieu spécifié : tout tend vers une extrême précision, faisant de chaque photographie quelque chose d'exhaustif, d'entier. Pourtant, en même temps que ces indications précisent, elles nous éloignent. Elles déplacent l'attention. Comme il y avait tout à l'heure un déplacement de la figure de style littéraire au cadrage photographique, faisant qu'on lisait une image et qu'on scrutait un titre, il y a ici un déplacement de l'attention de celui qui regarde. Les titres, les indications de lieux, de dates, renvoie l'image à sa propre abstraction ; elle ne prouve rien de ce qu'elle est supposée « montrer ». Lorsqu'on lit « Drôme, 2008 », la photographie était partie bien ailleurs dans notre tête, sur une île de la Méditerranée, au début du siècle dernier. Ce qui dans notre œil est une image de la Terre vue d'en haut, avec les mers et les continent, porte le nom Lichen.  Les images s'émancipent de leurs titres, se décalent. [...]
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À chacune des séries de photographies, Marine Lanier associe un texte littéraire. Plus qu'un accompagnement ou qu'une citation, ce texte est à chaque fois comme une autre image qui viendrait s'ajouter à la série. On ne sait si c'est le texte qui a suscité les images, ou si ce sont les images qui ont conduit au texte. Ce qu'on devine, c'est qu'il y a derrière ces rapprochements, ces frottements de la littérature avec la photographie, une intention de lectrice.
Les extraits que Marine Lanier choisit et place dans ses séries photographiques sont empruntés à Joseph Conrad, Jack London, Blaise Cendrars, Calamity Jane, mais aussi Gilles Deleuze, Virginia Woolf ou Denis Diderot. Ce sont des mots qu'on lit, mais ce sont des images qu'on voit. Des paysages amples, des chevaux lancés au grand galop dans de poussiéreux déserts, des craquements et des souffles de bêtes. Il y est question de survie et d'extrême, de monstres marins, de glace, de forêt, de guerre. Souvent, ce sont des histoires lointaines. Des auteurs datés dans des lieux éloignés, ramenés au plus près, ici, dans un morceau de buisson vert sombre de la Drôme. Marine Lanier parle de « césure ». Césure géographique, césure temporelle. Encore une fois, c'est un déplacement : déplacement des mots vers l'image, déplacement d'un récit qui se passe en pleine mer, dans le Far West ou en Alaska, dans les paysages drômois ou arméniens. Surtout, par cette césure, c'est une confusion qui est provoquée : tout comme un gros plan nous laisse libre d'imaginer le hors-champ, l'association d'un texte à une série photographique brouille l'époque et le lieu de la prise de vue, brouille la lecture qu'on fait d'une image. Elle élargit l'espace dans lequel on la situe.
Plus qu'une association de la littérature et de la photographie, Marine Lanier met en évidence l'évidente porosité qui existe entre le deux ; elles se frottent et se ressemblent.

Touchant à la littérature, les photographies touchent à la fiction, et touchant aux lieux et aux temps, elles touchent aussi à l'Histoire et à la Géographie. Les photographies condensent et font circuler ces notions.
[...] L'impression de conquête du paysage est présent dans les photographies de Marine Lanier : de part le rattachement à la fiction, mais également à la précision avec lequel les lieux sont observés, témoignant d'une certaine connaissance géographique et historique, de l'espace. [...]
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Le travail de Marine Lanier réside donc dans les interstices créés par les déplacements et les césures. Déplacement du titre vers l'image, du détail vers l'ensemble, de la littérature vers le photographique, d'une époque vers une autre, d'un espace vers un autre. Ces mouvements forment des espaces intermédiaires, innommables et secrets, dans lesquels celui qui regarde – celui qui lit – peut se glisser pour s'approprier l'image. C'est sa place, son point de vue pour pouvoir projeter ce qu'il veut. C'est là que naissent les histoires. Ce sont des portes.
Les déplacements permettent les résonances : elles permettent de nous faire sentinelle et de nous placer à un poste d'observation où l'on peut avoir la vue la plus large. Où l'on peut regarder de façon aiguisée, contempler les ensembles faits de détails, de séries, de textes et d'images. C'est dans ces espaces que les échos se font ; qu'on envoie les choses au plus loin et qu'elles nous reviennent réverbérées, multipliées, associées à d'autres.
C'est à cet endroit aussi que se place Marine Lanier : avec sa chambre, elle assemble et contemple, s'éloigne et se rapproche. Elle écoute et voit. C'est à cet endroit qu'ensuite elle regarde ses images, les étudie, et les compose. De là naissent les séries, images associées qui dialoguent entre elles.
Ce travail de la série fait que des photographies peuvent appartenir à plusieurs ensembles, et qu'ainsi elles résonneront différemment. A la manière d'un atlas ou d'un inventaire, Marine Lanier rassemble des images qu'elle déplace – là encore – pour raconter. Entre les séries aussi, quelque chose continue de résonner. [...]

Le travail de Marine Lanier est un ensemble fait d'images et de textes, de sensations et de couleurs. L'ensemble se déploie et se replie, s'inverse. Chaque partie résonne sans cesse avec une autre. [...]

1. Fernand Léger, Peinture et cinéma, 1925, cité dans D.Banda et J.Moure, Le cinéma, l'art d'une civilisation, coll. Champs Arts, Flammarion, Paris
2. W.G. Sebald, Les anneaux de Saturne, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, coll. Babel, Actes Sud, Arles, 1999 (é.o. 1995)




Texte de Pascal Thévenet
Pour l'exposition Il ne sentait pas le vin, il sentait la boue, la lie des cuves, Commande de la conservation départementale du patrimoine de la Drôme, Château de Suze-la-Rousse, 2010

Les photographies de Marine Lanier montrent quelque chose de la nature. Plutôt quelque chose du vivant qui pointe, qui s'accroche pour ne pas disparaître. Géologie, flore et humanité tentent de trouver un point d'équilibre pour cohabiter. Le rapport de force est constant. Un arbuste croît sur une marne, un feu consume des branchages, des pas s'impriment dans la cendre. Et un visage se couvre de suie.
À travers les photographies de la série L'Ubac, Marine Lanier découvre un mouvement incessant entre minéral et végétal, avec pour intercesseur l'humain, ou son prolongement : l'outil. L'angle choisi par la photographe n'est pas tant de montrer la supposée omnipotence de l'homme sur son environnement. Comme en témoigne la série sur les usages et paysages viticoles dans la Drôme, résultat d'une commande passée par la Conservation départementale du patrimoine, la nature est transformée patiemment, par étapes lentes.
Contrecarrant le cliché du travail de la vigne, Marine Lanier va au plus près de son sujet au point que le raisin se dissout en une matière organique et sombre, que son jus circule dans des artères translucides, que l'exploitant se couvre de traces de coagulation... Marine Lanier n'est pas la première à faire l'analogie entre le vin et le sang. Mais elle réactive cette image en gardant en tête la phrase de Jean Giono : "il ne sentait pas le vin, il sentait la boue, la lie des cuves."
Pour rendre compte du travail de la vigne comme pour témoigner du suspens de la vie, Marine Lanier raccourcit la distance focale comme si elle ne voulait plus faire de la prise de vue mais une capture du réel.
Ici le blanc aveuglant se transmue à l'état de grume noire, le corps se laisse engloutir dans les ténèbres chimiques d'une cuve, happé par un magma originel, par une chaleur sombre retenue dans de sourdes et toxiques effluves. La réalité est constituée de ces éclats organiques, comme si elle était une peau humaine, rejoignant, le registre premier de la sensation.




Texte de Jean-Christophe Bailly (extrait)
Revue Inframince n°4, Editions Actes Sud, Arles, 2008

[...] Quant à la photographie de Marine Lanier, sans que je puisse être aucument sûr de ce qui l'habite ou qu'elle montre, j'y vois avec certitude toute la puissance du dérobé que la photographie justement peut saisir. Montrer non pas tout bonnement ce qui est mais faire voir que ce qui est s'affaisse sur soi-même et se cache, telle serait ici l'hypothèse que la photographie développerait, ce qui suppose qu'elle refuse la distance du point de vue et qu'elle se renverse dans une volonté éperdue de saisie, où quelque chose d'un rapport stupéfié au vivant serait marqué mais non pas installé et cousu. La voie est ici celle d'une temporalité d'éclats ou celle d'une présentation brusque de l'impensable.
L'impensable qui est ce sous quoi nous errons et ce que, dans ses états toujours transis, la photographie contemple. On peut nommer aussi cela le visible et je le fais volontiers, quitte à mettre en boucle ce que j'ai tenté d'approcher : la plupart du temps le visible n'est pas même vraiment vu... Oui c'est vrai - mais un peu moins depuis que la photographie supplée à ce manque en s'appuyant toute seule contre l'inconnu.