Documentation et édition en art contemporain — Artistes visuels de la région Auvergne-Rhône-Alpes

Atelier BL119

créé le 14 Novembre 2013

De quel bois sont faits les BL119 ? (extrait)
Par Anne-Marie Fèvre
In Le design autrement, Bernard Chauveau Éditeur, Paris, 2013

Du mélèze, du bardage, du verre et du béton... Et toutes les expérimentations, les savoir-faire qui peuvent aujourd'hui enrichir un design contemporain, élémentaire, sans superflu. Les deux jeunes designers Hervé Dixneuf et Grégory Blain, tandem BL119, sont installés par choix à Saint-Étienne et développent, entre un réseau associatif et leur duo actif, des objets pragmatiques mais teintés de leur légère petite différence.
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Comment se définissent-ils ? Leur devise ? "Redessiner mais pas refaire." Leur discours est élémentaire comme leurs créations. "Nous concevons des objets sobres et simples, laissant la possibilité à l'utilisateur de se les approprier. Nos projets émergent d'un travail nourri d'influences et d'une recherche d'harmonie entre dessin et fonction. Nous n'avons pas de protocole prédéfini, les projets naissent de la vision d'un manque, de l'envie d'expérimenter une matière, d'explorer de nouveaux usages, de visiter ou de (re)former des objets, de les dessiner autrement." Leurs références ? L'Italien Enzo Mari sans aucun doute, mais plus curieusement, plus archaïquement, les Shakers anglais. Pas le mouvement protestant religieux exilé, mais le mobilier Shaker, utilitaire, dépouillé de toute décoration, attise leur réflexion. On peut y voir une des préfigurations des lignes minimalistes, élémentaires contemporaines.

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Texte de Éric Jourdan (extrait)
Préface de l'édition Le design autrement, Bernard Chauveau Éditeur, Paris, 2013

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Surprises...
Une niche, une niche à poser, voilà donc le premier objet professionnel d'Hervé et Grégory que j'ai pu découvrir. Un objet décalé tant dans sa typologie que dans le contexte dans lequel il a été élaboré. Cette niche est donc un objet inédit, qui n'existait pas avant BL119, un basculement typologique, une niche que l'on promène chez soi, que l'on remplit de ses souvenirs ou de ses objets affectifs. L'idée de la proposer à Cinna, grand éditeur de mobilier, habitué à des projets plus traditionnels, fut une prise de risque.
J'aime cette idée d'aborder une grande entreprise de manière décalée, j'apprécie cette "non-stratégie" qui a d'ailleurs vite séduit l'œil très ouvert de Michel Roset.
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Je souhaite également parler de La Fabrique, expérience productive découverte lors de la dernière Biennale du Design de Saint-Étienne. Quelle surprise de voir nos deux designers couler du plâtre dans une usine désaffectée ! Encore une fois nous sommes ailleurs ! Qui pourrait demander à une quinzaine de designers de dessiner des modèles et d'en faire ensuite des multiples en plâtre afin de les proposer au public ?
Voilà un projet qui allie production, collectif créatif et désir d'aller au-devant d'un public. Il y a quelque chose d'italien dans cette démarche qui rappelle autant les expériences collectives de Memphis ou d'Alchimia que ce rapport à la production de Michele De Lucchi (Produzione Privata).
Atelier BL119 nous fait aller de surprise en étonnement, j'imagine que cet ouvrage sera une nouvelle étape dans leur process décalé et généreux.




Au commencement (extrait)
Entretien avec Claire Fayolle
In Le design autrement, Bernard Chauveau Éditeur, Paris, 2013

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Le processus de création
Claire Fayolle : Quelles sont vos sources d'inspirations ?

Grégory Blain : Durant ces années d'études, nous avons été marqué par les Italiens des années 1960. Nous avions en tête le travail de Gaetano Pesce, Ugo La Pietra, Joe Colombo, Andrea Branzi. Les utopies qu'ils ont développées, leur liberté d'expression nous ont nourris.

Hervé Dixneuf : Quand tu parles des Italiens, je pense à Achile Castiglioni. Souvent, il reprend un élément formel existant pour créer un nouvel objet. Dans notre manière de travailler, on est proche de cette démarche. Par exemple, la boule de Noël Le Kilo inspirée par les poids des balances d'épicier. Il y a un décalage entre la source d'inspiration, la forme de départ et l'objet final.

GB : Je pense au meuble escalier Rampa pour Bernini, réunion d'un bahut et d'un escalier. Il incarne une nouvelle typologie de meuble. Je crois que certains de nos projets comme La Niche sont dans ce registre.  

HD : C'est ce qu'on avait essayé de faire dans la recherche présentée pour la bourse Agora sur les accroches et supports. Nous étions partis de la branche, des outils de jardin pour redéfinir des accroches dans l'habitat. C'est le contexte d'utilisation qui définissait ces objets polyvalents. Ce projet n'a pas été compris. Aujourd'hui, nous le dessinerions différemment.

Pourriez-vous précisez la manière dont vous procédez ? Autrement dit, comment travaille-t-on à quatre mains ?

GB : Un projet démarre souvent sur une envie de l'un d'entre nous. Parfois, notre motivation vient du désir de simplifier un objet courant. La simplicité est l'un de nos leitmotivs.

HD : Les meubles Bardo par exemple, sont partis d'une technique. Nous étions à La Cristallerie Saint-Louis, près de Meisenthal, et nous avons remarqué la façade en bardeaux d'une vieille bâtisse. Nous avons eu envie de décaler cette technique architecturale pour la replacer sur du mobilier. Le matériau peut être aussi une source d'inspiration. Parfois, le point de départ est un dessin. On amorce aussi souvent un projet à partir d'une banque de données d'images. Nous aimons nous plonger dans un univers formel à partir duquel l'objet va prendre corps. C'est ce que nous montrons dans le livre, ces nuages d'images qui expliquent d'où partent les projets, ce qui les inspirent. Ces visuels nous servent à dessiner, à discuter. Ils nous permettent de créer un univers commun pour commencer à dessiner.

GB : A partir du vocabulaire de forme qu'on met en place avec les images, on se met à dessiner chacun dans son coin. Puis on met en commun nos recherches et on commence à faire des dessins qui se rapprochent jusqu'à fusionner. L'étape des maquettes nous oblige à réfléchir à deux sur les proportions. Nous ne sommes pas forcément d'accord d'emblée sur l'échelle. C'est un combat où chacun défend son point de vue. C'est une sorte de ping-pong où il y en a forcément un qui marque le point. Mais sans l'autre, on ne peut pas jouer. Cette confrontation nous permet de finaliser le projet. Seuls, nous ne sommes jamais sûrs de la justesse de ce que l'on fait.

HD : Cela permet de pousser le projet dans ses retranchements.

GB : Nous visionnons des vidéos pour nous documenter sur une technique avec laquelle nous allons travailler. Personnellement, j'aime regarder des vidéos à caractère technique : comment fabrique-t-on un l'instrument de musique comme le trombone ? Comment fabrique-on les théières en fonte japonaises ? Comment extrait-on des blocs de marbre de Carrare ?  

HD : Avant d'aller au Centre international d'art verrier (CIAV), nous avons par exemple regardé des vidéos sur le soufflage du verre, même si nous avions déjà abordé ce savoir-faire. Pour le projet des guéridons Quartz, nous nous sommes inspirés de ce que nous avions glané sur Internet concernant la chaudronnerie. Nous avions répondu à un appel à candidature de la galerie In Extenso à Clermont-Ferrand qui organise des résidences dans des lycées professionnels. Nous avons passé une semaine au lycée Roger Claustres spécialisé dans la chaudronnerie. On s'est inspiré de cette technique et des productions traditionnelles qui en sont issues – système de tuyauterie, cuves... Nos dessins viennent de cet univers de la tuyauterie. Pour obtenir une forme circulaire à partir d'une plaque de métal, on travaille à partir d'une succession de plis pour former un arrondi. C'est de là qu'est né le piètement des guéridons.

Comment savez-vous que la forme que vous avez conçue est juste ?

GB : C'est un objectif qui n'est jamais atteint. Il y a d'abord la phase de dessin, la résolution de l'échelle puis la fabrication de la maquette. Et quand il s'agit d'industrialiser le projet, on s'aperçoit qu'il y a un certain nombre d'éléments qui sont remis en jeu. On est encore obligé d'y retravailler. Faire des compromis, s'adapter à un outil industriel, ça change un dessin. L'objet le plus juste, c'est celui qui arrive à être édité en série.

HD : Quand on passe du dessin au plan, on sort souvent un mètre pour déterminer les proportions de l'objet. On le compare aussi avec ce qui nous entoure : cheminée, table basse, tabouret, etc. Par exemple, le bahut de la série Bardo, correspond à une longueur de cheminée.

Vous parlez souvent de "simplicité". Pourquoi ce désir de simplicité ?

GB : La simplicité, la notion de formes essentielles sont entre autres liées, chez nous, à un questionnement sur la production. C'est aussi en résonance avec le patrimoine architectural qui nous environne et nous influence certainement. Je pense au Corbusier, à l'Unité d'habitation et à l'église de Firminy.  

HD : Peut-être qu'inconsciemment, face à la multitude d'objets qui nous entourent, nous avons ce désir d'une réduction formelle, de ne pas encombrer l'espace. Des pièces comme le broc Tub ou les appliques Brume témoignent de cette quête : ce sont des objets immédiatement compréhensibles, sans ajout inutile. Notre travail de scénographie d'exposition se situe dans la même veine. Nous cherchons l'épure, à rester en retrait par rapport au sujet traité.

GB : Bizarrement, on en sort quand on fait Bardo. La forme est simple mais les petites tuiles apportent un deuxième degré de lecture très décoratif.
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Résidence City Switch à Turin
Quel était l'objet de la résidence que vous avez faite l'année dernière en Italie ?

GB : City Switch est un projet de coopération culturelle entre la ville de Lyon et la ville de Turin. La Galerie Tator, acteur français du projet, nous a proposé une résidence d'un mois gérée par le collectif d'artistes Diogène. L'originalité du projet tient au lieu même de résidence : un tram situé sur un rond-point de la ville. Nous avons répondu à une demande du collectif italien de réaliser un mobilier urbain. Nous sommes partis sur la conception d'une assise en forme de dent. Après avoir réfléchi à différents matériaux – sable, métal –, nous nous sommes tournés vers le béton. Nous avons travaillé en partenariat avec Italcementi (Calcia en France) à partir d'un béton dépolluant et autonettoyant. Une dizaine de "dents" ont été installées sur le rond-point, une dizaine sur le nouveau campus universitaire de la ville construit par Norman Foster. Nous avons poussé l'exercice en dessinant également une petite fontaine, un banc, un potelet, une poubelle et une barrière pour créer une gamme. La forme organique de l'assise comme des autres éléments nous a été inspirée par le travail d'Anish Kapoor et, en particulier, par ses sculptures en pigment. Ce qui nous a aussi intéressé dans City Switch, c'est de se confronter à la vie dans un habitat minimum. On revenait à nos premiers centres d'intérêts, la micro architecture, le travail d'Absalon...

L'association Greenhouse
Vous êtes très impliqué dans l'association Greenhouse qui organise régulièrement des expositions d'artistes et designers. Comment a débuté cette aventure ?

GB : Pendant notre scolarité, nous donnions des coups de main. Nous nous sommes vraiment impliqués fin 2006. A l'époque, l'artiste Emmanuel Louisgrand, qui est à l'origine de Greenhouse, et sa compagne Elisabeth Poncet nous ont invité à produire un projet avec eux pendant la Biennale de design. Nous avons travaillé sous forme de maquette, sur l'aménagement d'une friche attenante à l'atelier. C'est à cette occasion que nous avons conçu Le Ponton, une plateforme en bois qui permet d'avoir une vue sur l'espace extérieur de la friche et sur l'espace d'exposition où nous montrions la maquette du projet.

HD : Au départ, Emmanuel était seul et organisait des expositions de manière ponctuelle. A peu près au moment où nous l'avons rejoint, l'association a eu un soutien de la ville. Elle bénéficie aussi depuis deux ans des subventions de la Région et de la DRAC Rhône-Alpes qui nous ont permis de monter davantage d'évènements.

Que représente à vos yeux Greenhouse ?

GB : Nous avons d'emblée eu le sentiment que dans ce cadre, on pouvait projeter un univers, le construire à plusieurs. Au tout début, il y avait l'envie de travailler avec des artistes, d'échanger sur nos pratiques de création.

HD : L'association permet d'inviter des gens, de faire des rencontres qui nous nourrissent.

GB : Designer, c'est une profession dans laquelle on est souvent seul. Greenhouse est une sorte d'antidote. C'est un lieu que l'on a construit pour palier des manques, faire exister un réseau.

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