Documentation et édition en art contemporain — Artistes visuels de la région Auvergne-Rhône-Alpes

Bertrand GROSOL

créé le 11 Avril 2019

Par son mode opératoire, mon travail s'inscrit dans la durée, et cette durée lente et constante ne permet pas de disposer de pièces d'exposition, mais plutôt d'inventer des constructions qui donnent à voir ce qui est en train de se faire. Les constructions disparaissent ou évoluent avec l'avancée du projet. B.G.


À propos de l'exposition au CRAC Sète, 2009
Extrait du livret de l'exposition Dialogue, Bertrand Grosol et Nicolas Floc'h, Centre Régional d'Art Contemporain, Sète, 2009


La structure flottante MamiWata L820L650H320, variante de catamaran propulsée par un kayak, envahit l'espace. Présentée sur un sol en contreplaqué, dont le jeu des veines et la résonance modifient l'appréhension sensorielle de l'espace, elle révèle, dans un même mouvement, la force de présence et la fragilité de son architecture. À la poupe du MamiWata L820L650H320, au sommet d'une vague noire, une maquette en cire figure une larve de l'embarcation zoomorphe, à l'allure d'exuvie d'insecte. [...]


Bertrand Grosol est à la fois sculpteur, réalisateur, compositeur, poète, etc., autant de catégories que sa pratique artistique remet en cause par les déplacements permanents qu'elle opère. Les différents projets en cours qu'il mène en parallèle et ré-alimente sans cesse, révèlent des histoires cachées dans les interstices du réel. L'œuvre comprenant sa propre destruction, des documents photographiques, vidéographiques, des livrets sous forme de carnet de bord, enregistrent la trace de ces circonvolutions.


ORI est un projet commencé et présenté à La Réserve à Montpellier en 2003. Une gravure au sol du schéma de l'oreille interne est progressivement enfouie sous 128 tonnes d'asphalte noir. Le procédé est mis en parallèle avec le fondu au noir cinématographique et vidéographique. En Martinique, son lieu de naissance, Bertrand Grosol superpose ce motif à la carte de l'île dans l'idée d'enregistrer différentes données sonores et visuelles en différents points de l'île.


Avec le projet Machinami ("rue et paysage" en japonais) l'intention est d'"inventer un film, à partir du langage de la ville, ses périphéries, ses émergences, construire des trajectoires filmiques, faire un film comme on écrit une musique". Autant de projets qu'il semble vain de circonscrire, tant ils sont riches d'intentions poétiques et de développements plastiques.

 

Le MamiWata est "un projet de navigation intérieure, sur une structure flottante imaginée, qui joindrait trois mers : Mer Méditerranée – Mer du Nord – Mer noire, par les voies fluviales, les canaux. Un aller à contre-courant du sud vers le nord, un flux inversé, une expérimentation singulière". Imaginé au départ de Sète, ce voyage-fiction revient à Sète pour un ultime chapitre. Né en 1995, d'une discussion, ce projet devient voyage-fiction et prend la voie d'une expérience solitaire, à partir de 2004, avec la construction, dans les anciens entrepôts des Salins en bord de Saône, de l'embarcation MamiWata L820L650H320 : squelette tubulaire de bois et de métal recouvert d'une pellicule de résine.

En 2005, dans le cadre de la manifestation Résonance pour la 8ème Biennale d'Art Contemporain de Lyon, l'embarcation est mise à l'eau à la jonction de la Saône et du Rhône. Les images de repérages issues des explorations des berges sont projetées, ainsi qu'une partie des informations visuelles et sonores enregistrées depuis le début du voyage. En 2007, le MamiWata L820L650H320 est exposé au Musée d'art contemporain de Lyon.

La disparition programmée de l'image symbolique de la maquette marquera la fin du projet. À bord du MamiWata L820L650H320, Bertrand Grosol effectue une promenade solitaire, une quête quasi Rousseauiste à la recherche de l'environnement luxuriant propre aux fleuves et à leurs marges. Un système d'enregistrement sonore et visuel lui permet de saisir sur son passage la richesse de l'environnement aux abords des cours d'eau intérieurs. Le MamiWata L820L650H320 "participe du déroulement du paysage, temps glissé de la lente vitesse de déplacement sur les canaux, des arrêts de passage : les écluses. Comme les végétaux, le MamiWata a ses "tropismes". Une modification dans l'orientation de sa direction, une courbure de son itinéraire causée par les stimuli exercés par certains détours de fleuve, certains détours de la pensée, certaines villes traversées. Projet de navigation pensé dans un premier temps comme un lent parcours sur les zones limitrophes, avec ses temps de réflexions, d'arrêts, il développe sa propre structure de navigation-narration, sur le mode d'une mise à niveau des eaux de l'écluse : ouvrage d'art hydraulique. Du monter-descendre, qui permet le passage sur des eaux séparées."

La structure ajourée en contreplaqué marin du MamiWata L820L650H320 lui donne l'apparence d'un prototype, transposition réelle d'une invention fantastique sortie des carnets de dessin de Léonard de Vinci ou d'un livre de Jules Verne.

Le titre du projet évoque "Mother Water", la mère des eaux, la sirène, la déesse hybride apparue et vénérée en Afrique au moment des voyages exploratoires du Nord vers le Sud. MamiWata, à la fois objet de séduction et de perdition, à la croisée de deux mondes, syncrétisme entre les croyances africaines et l'influence européenne, est la déesse et sirène de proue qui charmait les autochtones pour mieux les entraîner dans les profondeurs troubles des océans...
[...] Le projet du MamiWata traduit un processus d'exploration empirique divisé en chapitres, ouverts aux allers-retours, aux digressions. L'œuvre ne cesse de se réinventer. [...]

L'œuvre de Bertrand Grosol interroge d'autres territoires, à l'image de la polysémie du mythe. Par l'enregistrement des métamorphoses invisibles issues des dérives fluviales, le projet du MamiWata retrace l'aventure d'un voyage utopique, initiatique, aux confins des mondes flottants.