Jean-Claude GUILLAUMON

créé le 20 Février 2012

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Textes ci-dessous :

  • Parler des œuvres de Guillaumon, est-ce parler de Guillaumon ?, Sylvie Lagnier, 2005
  • La boîte à chaussures, Michel Le Bayon, 2004
  • L'un et les autres, Bernadette Bost, 1996

 

+ Télécharger en Pdf (6 pages) : L'art, fabrication ou transgression, Entretien avec Jean-Claude Guillaumon par Abdelkader Damani, Revue Le Croquant n°55-56, 2007

 



Parler des oeuvres de Guillaumon, est-ce parler de Guillaumon ?
Par Sylvie Lagnier
Artpress n°309, février 2005

Parler des œuvres de Guillaumon, est-ce parler de Guillaumon ? Sans doute, si l'on s'arrête à un premier degré de lecture puisque le sujet et le modèle de ses photographies et dessins depuis les années 1960 n'est autre que lui-même, du moins en apparence, car ici la ressemblance ne se donne à lire que comme différence. Si l'auto-présentation est au cœur du travail de Guillaumon, s'agit-il pour autant d'autoportraits ? Dans un portrait, le modèle n'est occupé qu'à se ressembler, or, dans les photographies de Guillaumon, les accessoires, la gestuelle, la répétition sont autant d'éléments qui visent à détourner la ressemblance du modèle avec lui-même. La structure répétitive de la figure, le pluriel en quelque sorte, est donc nécessaire. Par ailleurs, elle révèle la dérision du singulier avec en écho, la résonance de voix lancinantes scandant "Guillaumon, Guillaumon" ad libitum1.

Guillaumon feint d'être Guillaumon. En ce sens, peut-être rejoint-il la conception de Deleuze2 pour qui l'art aurait essentiellement pour objet de produire des "simulacres", c'est-à-dire, des systèmes dans lesquels nous ne trouvons "aucune identité préalable, aucune ressemblance intérieure" donc, placés sous le signe de l'altérité. Pour autant, l'identité n'est pas absente, mais elle se constitue à partir de la différence. Le geste, en particulier, révèle la distance irréductible qu'il y a entre le modèle et sa copie. Chaque Guillaumon est un être possible. L'usage du procédé répétitif n'est donc pas imitatif. Ses compositions - celles construites à partir de deux, trois ou quatre personnages, réalisées en 2004 comme Réprimande, Divergeant, Les Frères Jean et Claude - neutralisent en quelque sorte les relations entre les figures. Les moyens qu'utilise l'artiste - un fond sombre, un éclairage jouant du clair-obscur - mettent en avant une gestuelle qui suspend la logique narrative. Guillaumon est hors de lui-même, hors de toute narration, réduisant ainsi la métaphore au profit de la métonymie.

L'aspect psychique ou métaphysique n'est pas absent comme en témoignent les citations d'œuvres de Rembrandt et De Chirico dont il ne mime pas seulement la composition. L'Autoportrait de peintre ou Le secret du calculateur se lisent comme un dialogue avec l'histoire autour des questions théoriques sur l'art : interroger la figure, sonder l'inconscient, rendre lisible le réel, dénoncer la perversion de l'image et le fétichisme dans l'art. L'artiste « calcule » et doute à la fois, produit du sens par d'intimes variations. Le jeu, sous ses formes différentes, - jeu de mots, jeu d'acteur, humour - se retrouve dans la plupart de ses travaux, en particulier dans L'amateur de peinture, L'énigme du photographe, L'académie de peinture, mais au-delà de la dérision, c'est une autre ironie qu'évoque aussi le travail de Guillaumon. L'exhibition, le geste ostentatoire découle d'une nécessité, celle d'inventer un alibi pour exorciser la mort : ce jeu de l'instant et de l'éternité dans L'homme à la médaille ou comment a-t-il vieilli (1984 et 2004) et au sous-sol de la Galerie Martinez avec une installation, Une vie en 24x36, où telles de petites étoiles, des têtes de Guillaumon de 1984 et 2004, format photographies d'identité, constellaient la voûte.


1 Guillaumon... Guillaumon..., 1967, bande son, collection Musée d'art contemporain de Lyon
2 Deleuze G. Logique du sens, Minuit, 1969, p.297

 

 

 

La boîte à chaussures
Par Michel Le Bayon, juin 2004
Pour l'exposition Souffler c'est jouer, Galerie José Martinez, Lyon, 2004
 
Longtemps j'ai cru que les photographies devaient rester dans les boîtes à chaussures, être en noir et blanc, n'en sortir que lorsque les grand-mères voulaient raconter à leurs petits enfants comment c'était bien avant. Forcément. Les photos, c'est ça.
Et puis le "marché de l'art" fut à court, on accrochait certes mais il devint vite évident que ça n'était plus ça, on osait à peine parler de peinture, on devait faire dans l'installation, le grand, le muséal, et ça coûtait la peau du cul. Les murs restaient vides et les caisses aussi, le temps des vaches grasses n'était plus, il fallait occuper les murs, on ouvrit les boîtes à chaussures, on mit sur les murs et l'on proclama : c'est de l'art ! D'aucun se dirent : non, sans doute pas, pas encore, mais... Jean-Claude Guillaumon est de ceux-là. J.C. Guillaumon n'a pas de boîte à chaussures.
Cependant, il n'avait plus envie de "faire" de la peinture, il avait "installé" en son temps, il s'est tourné vers "la mise en scène". Ça coûte cher. Alors pour le casting il a trouvé guillaumon ; pour le décors, un drap de velours noir qu'il tendait dans sa cuisine ; pour la durée, l'instantané. Voilà, il ne fait plus de peinture, plus d'installations, il s'autophotographie en noir et blanc, parfois en couleur, peu. Maintenant J.C. Guillaumon met en scène guillaumon, il fallait y penser.

J.C. Guillaumon est de la race des grands comiques figés, j'ai nommé Lloyd, Charlot, j'ai nommé l'immense Buster Keaton ; guillaumon est lui aussi un personnage qui ne sourit jamais, qui accepte d'être mêlé à des histoires graves qui font marrer J.C. Guillaumon. Contrairement aux apparences, il ne fait pas d'autoportrait, il prend ce qu'il a, un guillaumon, c'est plus commode, il photographie celui qu'il met en face de lui. Ça lui ressemble mais si l'on croit que c'est lui, c'est tout aussi faux que de penser : "ceci est une pipe". Et quand J.C. Guillaumon a besoin de personnages supplémentaires, quand la production se complique, il y adjoint des individus qui ressemblent étrangement, clôniquement, à des guillaumons... comme un écho démultiplié, altéré, bondissant. C'est de ce matériau qu'il tire des histoires instantanées, faites de multiples guillaumons, juxtaposés, multipliés, saisis en quelque situation impossible, figés en ces histoires que vous devrez découvrir, inventer à compte d'auteur, que ces compositions suggèrent.
 
Ses photos ne "disent" pas. C'est du muet, elles racontent avec la précision du muet, la distance, la dérision ; un faux autoportrait permanent qui nierait la représentation à force de reproduire l'image. Un narcisse caché derrière un multiple s'auto-ironisant sans jamais perdre la face. Absurdement et noblement baroque. Parce que jeu, gratuité, impossibilité. Paramètres qu'il souligne comme les "cartons" venant ponctuer les seize images par seconde du muet. Les cartons se faisant cartels, ça donne, au hasard : Guillaumon ou les affres de la peinture ; Se peindre, S'émouvoir ; L'homme abandonne sa destinée à quelques-uns (Jonas et la baleine de béton) ; L'amour en HLM ; L'artiste faisant la roue... une sorte de "belgitude" : on insiste un peu pour être sûr de l'effet, en réalité ça fait loupe, ça déstabilise ; un goût de littérature canulardeuse comme pouvait, sans l'avouer, le revendiquer Duchamp et les peintres surréalistes. Il n'a rien à "dire", n'était l'envie de raconter des histoires improbables. Cette gestuelle fixée par l'objectif a suffisamment de "dit" pour qu'il corse le jeu de quelques fausses pistes qu'on a la tentation d'emprunter.

J.C. Guillaumon se tient, souriant, pas dupe, au carrefour des images, des couleurs, du noir et du blanc, de la fixité et du mouvement, du dit et du non-dit dans une sorte de valse-hésitation, tel un balancier qui, traversant le cadre du regard, le ferai revenir d'une échappée vers des œuvres anciennes, classiques, aussi des scènes et des portraits impraticables. Il piège la familiarité que semble offrir l'image au regard hâtif pour emmener ailleurs le regardeur qui espère, devant le cadre vide, que revienne du hors-champ, pour le surprendre, l'étonner, celui qu'enfin l'objectif fige, un certain J.C. Guillaumon qui s'avance masqué.

Laissons les boîtes à chaussures aux petits n'enfants et à leurs bonnes-mamans. Regrets éternels.
Bernard Lamarche-Vadel écrivait : "Le seul grand artiste d'aujourd'hui est celui qui apporte les preuves de son inexistence et de sa survie qui sont les conditions ordinaires mais occultées de quiconque a le cœur battant".




L'un et les autres
Vingt ans d'autoportraits sur fond d'histoire de l'art

Par Bernadette Bost

Le Monde, 28 mars 1996

La vie est une course de fond. La vie est une partie de go. La vie est un concours de grimaces. La vie est un dialogue avec un crâne. La vie est un roman-photos. La vie est une œuvre d'art. La vie est une séance d'essayage de chapeaux.


De la vie, Jean-Claude Guillaumon décline depuis plus de vingt ans les métaphores. Pas devant la glace, contrairement à ce qu'on pourrait croire, mais face à l'objectif d'un appareil photographique. Inventeur du "chrono-portrait", il tire à vue jour après jour sur son visage. Huit mille instants d'affrontement, le temps d'un flash, entre l'homme et son double, le comédien et le tragédien, le diable et Dorian Gray. Ainsi, se mûrit une des plus remarquables entreprises d'"autofiction" engagées à l'intersection de l'art et de la photographie. Les traces en sont moins répandues, peut-être, que les travaux d'Urs Lüthi ou Cindy Sherman, mais pas moins dignes d'intérêt.

L'activité de Guillaumon au service des œuvres d'autrui - à la Maison des expositions de Genas ou au Centre d'art de Saint-Fons - ne saurait faire oublier qu'il est aussi cet artiste. Ses photos ont d'ailleurs figuré dans un nombre d'expositions collectives internationales, depuis le coup de projecteur du Musée de Grenoble, en 1980, et on a pu suivre son évolution au Musée d'art contemporain de Lyon, ou dans les galeries L'Olave et Métropolis.

Une toute jeune galerie lyonnaise, la B.F.15, ouverte par Pierre-François Raine et Claire Peillod dans les locaux de l'agence de graphisme Trois-Quart Face (ancienne galerie Philip Nelson) propose à son tour un parcours à travers les manipulations d'une même effigie.

Les pièces les plus anciennes proposent déjà une méditation sur l'être et les contingences qui le modifient. Elles démultiplient le visage de l'artiste derrière un écran de verre de plus en plus brisé, ou font souffler dans ses cheveux le vent des modes. La plus récente, Le coupeur de fil, développée sur tout un mur, montre 24 Guillaumon en diverses tenues, autopropulsé sur la cendrée de quelque course aux rats sociale. Le propos est sérieux, mais l'humour toujours présent, en particulier dans l'œil ahuri d'un des clones se retournant vers un suivant tout nu.

La réflexion sur l'histoire de l'art, ou plutôt la promenade à travers les tableaux du passé, a inspiré à Guillaumon une superbe série d'autoportraits "à la manière de...", où il emprunte postures et expressions aux maîtres anciens et contemporains. Et il utilise subtilement ses réminiscences de visiteur de musées dans des compositions à quatre ou cinq personnages (lui-même en divers états) : un groupe de peintres ou une scène du marché de l'art. Le discours sur l'image mythifiée de l'artiste s'accompagne d'une analyse critique des rapports de force socio-économiques.

L'installation vidéo Jeu de go, réalisée avec cinq écrans, mérite une attention particulière. Un joueur noir, Guillaumon glabre, y affronte un joueur blanc, Guillaumon barbu, tandis que sur d'autres écrans défilent photos de famille, clichés de jeunesse, images de la guerre d'Algérie, films de performances ludico-contestataires des années 70, têtes de derviches tourneurs affublées des coiffures de tous les rôles possibles : 32 vertigineuses minutes de théâtre et de cinéma, de vie privée et d'histoire des sensibilités.


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