Éric HURTADO

créé le 23 Octobre 2012

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Textes ci-dessous :

  • Muriel Enjalran, 2012
  • Emmanuel Hermange, 2009



Autres textes dans le dossier :

 


 

Texte de Muriel Enjalran

Catalogue de l'exposition Un chemin du visible, Galerie AMU, Prague, 2012

Les photographies d'Eric Hurtado sont des images crépusculaires, d'un entre-deux de la lumière où la nature retrouve sa force obscure. Avec la frontalité de la prise de vue et un cadrage serré, elles nous offrent l'image d'un végétal proliférant, véritable mur de lumière noire. Le regardeur entre progressivement dans ces paysages. Ils se découvrent en zones d'ombre et de lumière, animés par des reflets souvent fluorescents qui leur donnent cette dimension fantastique voire mythique. Il s'agit ici d'accrocher quelque chose de l'indicible et de l'invisible du paysage.

"All over", pas de perspective ou de hiérarchie dans le traitement des motifs, le regard n'a aucune prise, il glisse sur la surface. Les noirs sont brillants et profonds, les verts et blancs lumineux révèlent des surfaces tactiles. Ce sont de véritables tableaux photographiques que nous livre Eric Hurtado dans le souci du cadrage et de la lumière : il a d'ailleurs intitulé une série "La Ronde de nuit" faisant référence à la ronde de l'artiste, arpentant la forêt aux aguets de l'image mais c'est aussi un sensible hommage au maître du clair-obscur hollandais, Rembrandt.



Texte d'Emmanuel Hermange

Catalogue de l'exposition Le Point Aveugle, Musée Hébert, La Tronche, 2009

"Car l'élan qui nous porte vers le vrai ne saurait se développer que par le recours aux mouvements de l'ombre."

Extraits du traité d'arpentage d'Hygin le Gromatique datant du Ier siècle (1), ces mots apparaissent lorsque l'auteur évoque la gnomonique, la science des cadrans solaires. Car l'art de mesurer la terre et d'établir les limites que maîtrise l'arpenteur romain nécessite la connaissance de nombreux savoirs, depuis le droit jusqu'à l'astronomie, à laquelle était rattachée la gnomonique. A mes yeux, d'autant plus si on l'éloigne de son contexte - comment pourrait-on d'ailleurs annuler entièrement une distance de deux millénaires ! -, cette phrase demeure suspendue entre deux mondes. Celui de la pensée et de la mesure scientifiques d'une part, et celui de la métaphysique d'autre part. Deux mondes qui n'en formaient probablement qu'un seul dans l'Antiquité. Cette indivision m'étant inaccessible, le plaisir que je tire de ces mots est de les entendre entre ces deux mondes, ouverts tantôt à l'un, tantôt à l'autre.
Toute l'activité d'Eric Hurtado (performance, musique, cinéma, photographie, etc.) travaille, me semble-t-il, à retrouver, à reconstruire des passages entre ces deux mondes. Cela le conduit héroïquement vers des abîmes d'inactualité. A l'heure où la photographie, dans une écrasante proportion, sert de simple véhicule aux représentations du monde qui s'échangent d'un bout à l'autre de la planète, Eric Hurtado s'intéresse à la phénoménalité de ce médium. Tant que la photographie est utilisée pour échanger des informations, le passage d'une technologie à l'autre, de l'argentique au numérique aujourd'hui, touche à l'aspect des images mais non à leur espèce. Une simple réorganisation économique des moyens de production suffit à stabiliser la situation. Ce qui est en jeu chez Hurtado, c'est, en tant que phénomène, le rapport au monde qui se construit entre l'émetteur - la lumière - et le récepteur - le support, argentique, en l'occurrence. Le dispositif n'est pas pour lui le moyen de présenter une image du monde, mais de produire une interface entre deux mondes, ceux que l'on vient d'évoquer, comme ceux du jour et de la nuit, du visible et de l'invisible ou de l'intérieur et de l'extérieur. Tout se passe comme si il reprenait la photographie à son stade archaïque que l'engouement social pour ce médium a trop vite enfoui. Il faut se rappeler en effet que dans son célèbre discours devant les députés où il prévoit les nombreuses applications du daguerréotype afin de les convaincre de voter l'achat du procédé par l'Etat en 1839, Arago est loin d'imaginer que le portrait, dont il ne dit pas un mot, deviendra aussitôt l'usage majeur du nouveau médium. Peu avant, il avait invité Daguerre à placer sa chambre noire derrière le télescope de l'Observatoire de Paris afin de vérifier si la plaque sensible pouvait enregistrer l'intensité lumineuse réfléchie par la lune. Même si l'on croit reconnaître certains éléments dans les photographies d'Eric Hurtado, elles ne contiennent pas à proprement parler de représentation. Pas plus qu'il n'y aurait eu de représentation de la lune si l'opération menée à l'Observatoire avait réussi. Actualisant les préoccupations d'Arago, elles-mêmes rappelant celles de l'arpenteur, Eric Hurtado conçoit en quelque sorte le dispositif photographique comme un instrument de mesure. L'objet de sa mesure est cette zone où lumière et ombre s'équilibrent, s'équivalent et se contiennent l'une l'autre. Comme la vision contient l'aveuglement, ainsi que Mariotte le découvrit au XVIIe siècle en mettant en évidence cette région au centre de l'œil démunie de photorécepteurs. On pense aussi à cette lumière paradoxale produite par certaines galaxies lointaines qui nourrit l'obscurité du ciel : elle voyage vers nous avec sa très vive allure sans toutefois nous parvenir, « parce que les galaxies dont elle provient s'éloignent à une vitesse supérieure à celle de la lumière (2) ».

Derrière chaque tirage photographique installé dans le jardin du musée Hébert à l'endroit de la prise de vue est placé un miroir noir qui offre au spectateur la troublante expérience d'un double regard, avec et sans mobilité. Situation qui se prolonge à l'intérieur de la maison où six miroirs installés face à face par l'artiste ont été remplacés par des photographies de reflets pris dans ces mêmes miroirs. Si l'on se rappelle d'une part qu'à son apparition le daguerréotype a été comparé à un miroir noir en raison du reflet atténué que, selon une certaine inclinaison, sa surface offrait au regardeur en même temps que l'image fixe (3), et d'autre part que la lune est elle-même une sorte de gigantesque miroir, on devine l'épaisseur de l'archéologie scopique et spéculaire que Eric Hurtado met en abyme au musée Hébert. Ainsi, entre inactualité et archéologie, ses propositions sont, au sens où l'entend Giorgio Agamben (op. cit.), de celles qui ouvrent une voie d'accès au présent.

1. L'Etablissement des limites, tr. du latin par Jean-Yves Guillaumin, Paris, Les Belles Lettres, 2005, p. 97.
2. Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, tr. de l'italien par Maxime Rovere, Paris, Rivages, 2008, p. 24.
3. Voir Arnaud Maillet, Le Miroir noir. Enquête sur le côté obscur du reflet, Paris, Kargo & L'Eclat, 2005.








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