Emmanuel LOUISGRAND

mise à jour le 15 Février 2017

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Né en 1969 à Lyon, Emmanuel Louisgrand grandit à la campagne d'où lui vient son amour pour la terre. En 1992, il est diplômé de l'École Nationale des Beaux-Arts de Lyon. Après un Post-Diplôme "Art et Design, Paysages et Espaces Urbains" en 1993 à Rennes, il s'installe à Saint-Étienne où il développe sa recherche artistique au sein des jardins ouvriers du Père Volpette.
Cette démarche l'amène à travailler sur l'espace public, le jardin et la ville en transition. Ses œuvres telles que Allégorie du jardin à la française (Istres), L'îlot d'amaranthes (Lyon), La Folie du Pav (Turin, Italie) ou Une pépinière pour la Guérinière (Caen), révèlent des espaces délaissés. Il les redéfinit, leur redonne vie et une certaine magie envoûte les publics face à ces œuvres en perpétuelles évolutions.




Au jardin d'expérimentations

Par Claire Guezengar, 2008
In Ilôt d'Amaranthes, Édition Galerie Tator, 2008

Le travail d'Emmanuel Louisgrand appartient à ce type de démarche artistique qui résiste à toute catégorie établie et échappe malicieusement à toute volonté d'étiquetage. Alors même que l'on admet volontiers, et depuis belle lurette, que l'art a fait exploser les notions de médium et s'est échappé des musées et des boîtes blanches, l'idée que l'on s'expose "dehors", et de surcroît avec des outils habituellement dévolus à des pratiques non artistiques, semble encore poser question. Et c'est finalement très bien comme cela, l'évidence en art n'est pas de très bon augure.

L'îlot d'Amaranthes est d'abord un projet. Celui d'un galeriste confiant à un artiste un espace donné au sein de la ville. Il s'agit d'une commande relayée par divers interlocuteurs publics et privés, puis pris en charge par un certain nombre d'intermédiaires. Jusqu'ici le cadre de la proposition reste relativement classique : depuis quelques années, les projets artistiques hors les murs se multiplient, les biennales dans l'espace public sont légions (Biennale de l'Estuaire de Nantes à Saint-Nazaire, Biennale de Seine-Saint-Denis...) et la commande publique se porte relativement bien. La pertinence de la proposition d'Emmanuel Louisgrand est de répondre à la commande qui lui est faite en choisissant d'investir sa parcelle sans projet préalable – ce qui, au vu de la complexité des instances administratives, est en soi une gageure et un exploit.
Par ailleurs, il prend position avec une intention à la fois floue quoique très déterminée : jardiner cet espace. C'est-à-dire non pas concevoir un jardin, ce qui aurait donné lieu à différentes étapes de travail (dessins, plan, études de faisabilité, choix préalable de végétaux, etc.), mais plutôt appréhender cet espace comme un espace à jardiner, avec tout ce que cela convoque comme part d'incertitude et d'évolution.

Avec le projet de l'Îlot, Emmanuel Louisgrand se glisse dans les interstices du tissu urbain et se livre à une expérimentation collective et à ciel ouvert dans laquelle il redistribue les rôles (de l'artiste, des spectateurs et du commanditaire) pour donner du jeu dans le déplacement des lieux, des gens, des formes. En somme, il s'agit de voir comment s'approprier du réel pour en détourner l'usage et la fonction. Il n'y a, à mon sens, aucun désir de révolution utopiste au cœur de ce travail, il s'agit plutôt de générer des micro utopies quotidiennes (1), de créer des situations d'échanges au sein d'un espace que l'on pourrait qualifier d'alternatif. Emmanuel Louisgrand est un contextuel, c'est-à-dire un artiste qui se nourrit de ce qui l'entoure, des contingences du temps, des rencontres effectuées sur le site, des aléas administratifs des politiques publiques...

Situé à l'intersection de plusieurs rues, au coeur de la complexité urbaine, l'Îlot d'Amarantes se trouve également au croisement de plusieurs pratiques artistiques qui ont balisé les dernières décennies. L'idée ici n'est évidemment pas de vouloir à tout prix circonscrire ce jardin dans un quelconque territoire artistique, mais plutôt de baliser l'itinéraire qui a conduit à une telle proposition. Sa démarche évoque, en premier lieu, les prises de positions des artistes du Land Art avec leur volonté de "sortir l'art de la prison des musées" et de travailler avec des matériaux naturels pour réinterroger l'idée de nature. Mais l'on pense surtout aux propositions artistiques que l'on a rassemblé sous le terme "d'esthétique relationnelle", celles de Rikrit Tiravanija ou Felix Gonzalez-Torrès, pour citer les plus représentatifs, qui ont centré leur pratique sur une théorie de l'échange et du partage. Par ailleurs, la pratique du jardinage, qui est au cœur du projet, entretient un lien de parenté avec les artistes de l'Art Ecologique qui se sont saisis des discours écologiques, notamment Amy Balkin qui a réalisé un jardin californien avec la volonté d'alerter sur la dégradation de la qualité de l'air. Le terreau de l'Îlot s'est ainsi constitué avec ces différentes postures artistiques et s'est nourri de cette diversité des pratiques.

Si l'histoire des jardins est également liée à celle de l'art pictural, ce qui caractérise le projet d'Emmanuel Louisgrand, c'est plutôt une prise de position sculpturale. On pourrait presque parler d'action sculpturale dans ce sens où le geste de jardiner s'apparente ici à celui du sculpteur et s'inscrit dans une temporalité. L'acte sculptural ne porte pas sur les végétaux – comme c'est le cas dans les travaux de Nils Udo ou de Bruni/Babarit, - ici, c'est la mise en œuvre du jardin comme forme en mouvement qui relève de la sculpture. Les éléments sculpturaux convoqués par Emmanuel Louisgrand dans ce projet se déterminent par rapport à leur usage : l'installation inaugurale de la structure métallique vaut aussi bien comme élément plastique fort que comme support possible des végétaux à venir. De la même façon, le lettrage qui encercle le jardin souligne l'identité visuelle du lieu au sein de la ville, en même temps qu'il protège les plantations. Cette dernière intervention, qui fonctionne presque comme une tautologie, évoque, avec un certain décalage, le vocabulaire conceptuel. Elle représente aussi un acte de résistance fort, une volonté affirmée de nommer un lieu que l'on s'est approprié.

Flibustier espiègle, Emmanuel Louisgrand place l'expérience sociale au cœur du processus de création et produit de la valeur d'échange et du partage. L'Îlot d'Amaranthes est le contraire d'une robinsonnade, c'est un lieu hospitalier, social, convivial, dont les usages et les formes s'inventent au fil des saisons. Un peu comme avec l'amarante – dont l'étymologie nous apprend qu'elle ne fane jamais – chacun fera sa petite cuisine et décidera de l'apprécier dans un vase ou le creux d'une assiette.

1. Le terme est emprunté à Nicolas Bourriaud, auteur de Esthétique relationnelle, Les Presses du réel, 2001





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