Documentation et édition en art contemporain — Artistes visuels de la région Auvergne-Rhône-Alpes

Keiko MACHIDA

créé le 05 Novembre 2018

Textes ci-dessous :

  • Jérôme Stettler, 2018
  • Anne-Belle Lecoultre Brejnik, 2013
  • Eveline Notter et Thierry Maurice, 2018



Textes dans le dossier :

Jérôme Stettler, 2018

Des dessins de Keiko Machida vus trop rarement, ici et là, au gré des expositions, je retenais, au-delà de toute image, une impression tenace de tracés délicats et puissants, de formes semblant issues de contes, aussi séduisantes que dérangeantes et qui s'incarnaient parfois dans de petites sculptures en céramique.
Au cœur de janvier de cette année, dans la fraîcheur d'un atelier des bords du Rhône, Philippe Fretz et moi-même avons découvert, en feuilletant les carnets qu'elle avait apportés, un autre aspect de son travail de dessin, constitué de notes glanées au fil des jours, avec une attention à ces riens qui sont beaucoup, sinon tout, et relient au vivant. Ces dessins aux lignes cursives, aérées, incertaines, retenaient des bribes d'un présent palimpseste menacé de disparition. Ils arrêtaient, en les enchevêtrant sur le papier, à l'encre ou au crayon, les figures mouvantes de l'enfance et des présences animales apprivoisées ou sauvages. Des mots aussi, agencés en listes, en poèmes laconiques ou en courts récits s'égrénaient, tout en résonnant entre les pages. Maintenant, figures et mots n'attendent plus que votre regard pour respirer.

 



Anne-Belle Lecoultre Brejnik, 2013
Texte faisant référence aux œuvres de l'artiste appartenant au Fonds cantonal d'art contemporain de Genève (édition à paraître)

Installée en France voisine mais retournant régulièrement dans son Japon natal, Keiko Machida, comme beaucoup d'expatriés, vit entre deux mondes, nourrissant son présent de souvenirs et de nostalgies multiples qui la façonnent et peuplent son imaginaire. Le monde de l'enfance devient ainsi généreuse source d'inspiration ; mais c'est d'une enfance intériorisée et complexe qu'il s'agit, avec sa part d'ombre et de frayeurs, sa solitude, ses mirages et ses mystères... Dans une belle série de fusains, ses "dessins-parcs", elle visite les parcs de jeux qu'elle a connus, aujourd'hui déserts, terrains désolés enserrés d'immeubles, de végétation grimpante et de grillages ;  la force poignante du noir-blanc velouté du fusain intensifie l'impression d'abandon ; l'artiste écrit à ce propos : "En mêlant paysages réels et paysages imaginaires, je touche à la présence et à l'absence, dans cette interrogation autour de la réalité, de sa perception, de la mémoire et de la représentation." Elle sait par ailleurs jouer de la fluidité de l'aquarelle pour évoquer des apparitions fantomatiques et légères, personnages oniriques et souvent fragmentaires, au bord de la dissolution...
Issue d'une pratique assidue et sensible de la peinture et du dessin, Keiko Machida s'est un jour tournée vers la céramique pour profiter des potentialités expressives du volume, tout en y exploitant la richesse picturale que permet le traitement des émaux. C'est ainsi que dans ses petites sculptures de porcelaine émaillée, l'artiste combine des formes ductiles modelées du bout des doigts, avec des émaux translucides, fluides et brillants, qui évoquent l'aquarelle, tandis que des pigments mats et charbonneux rappellent le fusain.
Dans la série de céramiques qu'elle intitule fort à propos Micro-narratives, de petites figurines à corps d'enfant et tête d'oiseau, de renard ou de raton-laveur, s'agenouillent ou se recroquevillent sur elles-mêmes ; la tête trop grosse, trop lourde de rêves étranges, en équilibre instable, peut se poser au sol ou s'échanger ; la précarité de l'installation et la fragilité du matériau évoquent la vulnérabilité des personnages. La maison de porcelaine blanche rappelle la forme archétypale d'un dessin d'enfant encore maladroit, avec son toit à deux pans, et ses murs aux contours tremblants. Mais sur ce volume simple et clair, l'artiste trace la silhouette insaisissable, noire et grise, de multiples branchages qui s'entrecroisent, comme si le paysage lui-même se reflétait sur le petit édifice sans porte ni fenêtre, donnant à voir toute la forêt environnante et ses jeux mobiles d'ombre et de lumière. Avec la petite maison perdue au fond de la forêt, comme avec l'ensemble de petits personnages hybrides, l'artiste convoque ainsi tout un environnement de contes à la fois familiers et étrangement inquiétants.

 

 


Eveline Notter et Thierry Maurice, 2018

Originaire de Minato-ku, un polder bâti sur la baie d'Osaka, Keiko Machida vit en France depuis près de vingt ans. Unique membre de sa famille à suivre des études universitaires, elle se forme à Kobe en cross-cultural studies, une approche holistique de la culture, et conclut son cursus par un mémoire sur la notion de dualité propre au statut des gauchers dans diverses sociétés.
Engagée dans une petite équipe réalisant des films documentaires au sein du Musée d'ethnologie d'Osaka, elle contribue à la sauvegarde sur pellicule de certaines pratiques culturelles en voie de disparition. Le genre documentaire lui ouvre des perspectives qu'elle développera plus tard dans son travail artistique : la technique du montage, ce subterfuge du temps recréé ; l'élaboration de scénarios qui sont autant de fictions en germe ; l'intérêt pour la mémoire qui se traduit en une archéologie sociale et individuelle.
Un accident de scooter la maintient longtemps immobilisée. Il fait mûrir chez elle le projet de se rendre en Europe, plus particulièrement en France, pays de la tradition boulangère. Il s'agit de percer la dimension organique d'une substance préalablement travaillée qui, grâce au levain et sous l'effet de la cuisson, produit un aliment aux infinies variétés. Le mystère de la transformation, du « devenir autre » de la matière s'impose donc à elle. Arrivée dans l'Hexagone, c'est toutefois à travers le dessin que s'épanouissent ses aptitudes artistiques, à l'issue d'un stage suivi à Aubusson. Unique élève, elle ne s'initie pas au dessin académique mais a pour consigne d'exprimer sur papier ce qu'elle a en tête. Cette approche introspective restera la sienne. Le souci de représenter fidèlement n'est jamais central. Importent davantage la symbolique, les réminiscences, l'atmosphère, les fêlures. L'évanescence du trait est au service de scénarios esquissés, de la fable, de ce que Freud a appelé « l'inquiétante étrangeté ».
Keiko Machida intègre à Paris une formation préparatoire en arts appliqués. Ce cursus lui permettra de postuler à la HEAD – Genève, Haute école d'art et de design, où elle est reçue avec un dossier contenant cinquante motifs de pandas. Qu'a-t-elle voulu dire à travers ce mammifère solitaire en voie d'extinction ? Il y a sans doute le rappel d'un ailleurs, d'un exotisme renforcé par la rareté de la bête, pourtant ici multipliée, comme s'il s'agissait d'en assurer la survie. Les pandas de Keiko Machida revêtent également les attributs du merveilleux et du bizarre. Tantôt imaginaires, tantôt artificialisés, ils rejouent une tension classique entre nature et culture. Tout se passe en effet comme si la quête de sens engagée par l'artiste se situait à la confluence de l'organique et de l'onirique.
Le motif récurrent de la maison, en dessin, en peinture ou en céramique, est à cet égard éloquent. La plasticienne conçoit une enveloppe minimale, un volume fait de murs et d'un toit à deux pans. Qu'on les imagine gagnées par une nature exubérante, irriguées par un réseau veineux ou irradiées, ces maisons-membranes figurent une perméabilité entre le dedans et le dehors, l'intime et le social. Dotées d'une personnalité à l'instar de maisons issues de contes, elles instaurent un climat émotionnel. Une beauté sombre se dégage de ces foyers qui abritent et hantent au même titre. A-t-on affaire à la vulnérabilité des constructions humaines devant les puissances qui les entourent, ou à la force qui résiderait précisément dans leur interpénétration ?
Quoi qu'il en soit, l'hybridation nourrit le travail de Keiko Machida, basé sur l'intrication du minéral, du végétal, de l'animal et de l'humain. En présentant la nature comme un tout indiscernable, l'artiste replace ses incarnations et ses mues à une échelle mythologique ou cosmogonique. L'hybridation, c'est aussi la difformité et l'artificialité créatives : mesures et proportions se dérèglent, une tête énorme repose sur un corps fragile, les couleurs apparaissent délavées ou, au contraire, saturées. La céramique, que l'artiste expérimente à la manière d'un dessin déployé dans l'espace, s'avère l'expression prégnante de ce processus. Sous l'effet de la cuisson, les altérations de la matière, par le biais d'oxydes métalliques et d'émaux, s'avèrent plus vives. La mise en scène de créatures bâtardes ou grotesques, désemparées ou infirmes, figures de songes ou d'apocalypse, amorcent des micro-fictions saisissantes.
L'œuvre de Keiko Machida puise aux ressources de la périphérie, tant géographique, physique, culturelle que mentale. Issue d'Osaka, cité qui semble tourner le dos à une destinée métropolitaine, l'artiste s'est formée entre la France et la Suisse, habitant en campagne, à la lisière de ces multiples aires d'influence. Adepte de la décentration, qu'elle s'inscrive dans un geste de gauchère ou, plus largement, dans la prise en compte d'approches contrastées d'un même phénomène, sa démarche échappe ainsi à toute tentation dogmatique. C'est depuis la marge que son travail, mélange d'archéologie et de montage, de vivants artifices, de fictions naturelles, de rêves éveillés, se déploie et s'épanouit.