Documentation et édition en art contemporain — Artistes visuels de la région Auvergne-Rhône-Alpes

Rajak OHANIAN

mise à jour le 21 Juillet 2015

Textes ci-dessous :

 

Autres textes disponibles dans le dossier :

 

 

 

LE REGARD CLAIR : (TENTATIVE DE) PORTRAIT
Julie Sauret, 2011


Rajak Ohanian, photographe ? La réponse
Est dans la question, avec l'évidence
De celui qui « ne sai(t) toujours pas »
Mais a tôt décidé que la liberté était un choix

Il y a le chapeau rassurant et les yeux malicieux
Le menton sel et poivre, le sourire de jeune homme
L'esprit aux aguets, présent, rigoureux
Le goût des rencontres et de la solitude
C'est un repère dans la multitude
Il est allé, il a vu, il est revenu, en somme

Du Café des Sports de Décines aux night-clubs dakarois
Des Saintes Maries de la Mer à Sainte-Colombe-en-Auxois
Auprès des Fils du vent, auprès des tisserands
Portraits en noir et blanc
D'une fraternité silencieuse et obstinée
Aux coins des rues, dans les coulisses,
Dans le désert, dans la forêt
Dialogue ému, dialogue inquiet

A New York ou à Chicago, les passants glissent
Devant son objectif imperturbable
Car pour lui « le temps n'est pas un problème »
Ceux qui le tracassent, il les sème
Suit un fil invisible à l'œil nu, que pourtant il saisit
Gravé dans l'écorce, dans l'écume du ressac

C'est la lumière d'Algérie, certaines pierres de Syrie
Une trace, des indices, le langage éloquent
D'une mémoire indicible et palpable
Appréhendée au fil des ans
Par le regard clair de Rajak Ohanian.

 

 

RAJAK OHANIAN - SUR LA ROUTE

François Cheval, 2003
Directeur des musées de Chalon-sur-Saône, Conservateur en chef du musée Nicéphore Niépce
In Rajak Ohanian - Sur la route, catalogue d'exposition, Edition du musée Nicéphore Niépce, 2003

Les itinéraires de Rajak Ohanian ne relèvent pas du voyage photographique. Exécrant l'exotisme, fuyant la sociologie, « l'Algérie », « À Chicago », « New-York » marquent non pas les limites flottantes d'un « road-photography » mais celles de l'expérience photographique elle-même que d'autres séries, sans cesse réactivées, « Les Saintes-Maries de La Mer » ou « Les Cévennes » ont imposées et composent davantage.
Appréhender la cause suffisante de cette épreuve veut dire qu'au-delà des séries et des nécessaires modifications formelles propres à chacune d'elles, il existe un point de vue commun. Le style, la question du champ artistique, se retire au profit d'une attitude.
Rajak Ohanian a l'intuition de la combinaison - certes un truisme - qui fonde l'originalité de la photographie, à savoir la durée et la qualité de la matière. Dès ses premiers travaux, « Les fils du vent », il installe une perspective où le silence et l'immobilité s'incarnent dans la frontalité des sujets et la « pauvreté » des objets.
Le prélude à cette observation photographique est simultanément appréhension corporelle du monde et distanciation technique, jusqu'à se risquer à l'évocation de l'expérience originelle lorsque l'intime se fonde dans l'extériorité.
La tension de l'espace et du temps se manifeste comme le principe premier unissant les êtres et les choses. Et en cela, cet acte photographique se construit contre la superficialité documentaire, saturé et repu de « paysages » et de « portraits », les marques ostensibles et les signes visibles du monde extérieur, indices trompeurs pour sa connaissance.

Si les sujets peuvent paraître divers et le propos éclaté, il ne faut y voir que des segments du même discours, démêler dans la complexité du monde ce qui ressort en propre au temps et à ses mouvements : la matière et la recherche du même dans ses variations, sa poursuite de Venise sélène à Chicago minéral et lumineux.
L'espace et la durée se font face pour mieux se fondre. L'espace, profusion d'extériorité, juxtapose plans et perspectives de la matière quand la durée, elle, organise les tensions internes du temps, le foisonnement des rythmes, sa chorégraphie. La séquence photographique devient l'élément constitutif expérimental de la saisie du temps, elle extériorise la substance des relations unissant les éléments du réel.
S'introduire dans les nœuds manifestes du réel, revient à distinguer en lui les matériaux qui l'agencent et qui cependant diffèrent en nature. La méthode est à l'œuvre dans l'ensemble de la production photographique où, par un rigoureux effet, Rajak Ohanian en vient à distinguer deux présences pures, la durée, par nature inquantifiable mais perçue et l'espace contraint. C'est là, d'ailleurs, ce qui donne son sens éminemment poétique à la démarche : un effort pour dépasser les doubles impasses de la photographie « artistique », humanisme et matiérisme. Ce double dépassement ne l'entraîne pas dans la voie régressive et atrophiée d'une abstraction, d'un concept préalable privilégiant l'expérimentation du possible au détriment de l'observation du réel. La procédure photographique, de l'acte de prise de vue aux travaux de laboratoire, résulte de la nature des sujets observés.
Les points de vue forment une chaîne d'hypothèses et composent de pures fictions : le village idéal, la ville platonicienne, la communauté utopique, etc. qui n'ont pas d'existence concrète et qui, formellement, ne se donnent pas à l'état pur.

La somme des travaux de Rajak Ohanian ne dégage ni ne révèle l'essence des choses : nul être en particulier et encore moins d'objet supposé remarquable. Mais elle manifeste - ce qui par ailleurs détermine la fonction poétique - la relation inextricable unissant l'intime et le monde. Et cette méthode, démarche simultanée de divergence et de rapprochement, fait voir qu'en définitive ce qui est pressenti ne met pas en présence des éléments qui ne font que différer en nature : en fait, il s'agit de la même texture.
Matière et durée se révèlent alors tous deux être les deux faces du même. Elles interrogent la relation que le photographe entretient avec le temps dans la mesure où à travers cette coexistence doit pouvoir s'expliciter la dimension concrète de la photographie.
Le refus permanent exprimé par Rajak Ohanian des contraintes du monde, et particulièrement ses rythmes, au profit des fluctuations du temps, la volonté de se mouvoir dans sa souplesse explicitent une œuvre originale qui projette l'aspect concret d'une matière intangible et figure la contraction de l'homme et de la substance.
Photographie des sensations, ou plutôt perception des sensations, qui fait de la reconnaissance de chaque objet non pas la figuration de celui-ci mais sa présence complète comme image. En tant que telle, la photographie, par sa puissance de retardement, expose la représentation de la matière sous une forme autre que notre univers des représentations.

 

 

 

UN ŒIL

Charles Juliet, 1977

un œil chargé
de tendre et virile compassion
avide de voir
de lucidement s'émerveiller

et celui qui s'y résorbe s'y annule
un être qui déambule
au travers de la terre

en ignorant la hâte
son seul souci
être présent être proche
donner à voir
ce qui le requiert l'émeut

et ceux auprès de qui
il aime à s'attarder
sont soit des humbles
des laissés-pour-compte
des êtres maltraités par la vie
soit des artistes
                écrivains
                peintres
                comédiens
avec les quels un jour ou l'autre
un dialogue s'est noué

et face à eux
s'effacer
ne rien ajouter
ni ne rien retrancher
à ce qui est vu
n'être qu'un miroir
un œil dénudé
cet anonyme qui va savoir
s'adresser en chacun
à ce qui le fait
semblable à tous

un déclic
            et que ce soit
            sur le plateau d'un théâtre
            ou dans une rue de New-York
            face à une tribu de gitans
            ou dans un village du Sud-Algérien
tout mouvement se fige
le temps s'arrête
l'éphémère tombe

ne demeure plus
que le silence
une vie en suspens
et comme à l'écoute d'elle-même
des visages et des regards
d'une surprenante gravité
où monte cette interrogation
qui nous laisse chaque fois
à l'orée du mystère

mais il importe
pour bien recevoir
les photographies
un rien austères
de Rajak Ohanian
de décaper notre œil
de nous établir dans le silence
de revenir en nous
à une essentielle simplicité

alors elle nous diront
sa haute exigence
et quel regard
il convient de porter
sur chacun des membres
de la grande famille
humaine