Bertrand STOFLETH

mise à jour le 25 Avril 2017

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BIOGRAPHIE

Né en 1978, Bertrand Stofleth vit et travaille à Lyon.  

Après des études universitaires en Histoire de l'art et Arts du Spectacle à Lyon, il sort diplômé de l'Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d'Arles en 2002. Ses recherches artistiques portent sur les modes d'habitation des territoires et interrogent les paysages dans leurs usages et leur représentation. Dans la série Belvédère, il travaille sur l'écriture d'une mémoire à partir d'une géographie recomposée. Les observatoires photographiques du paysage menés au sein du PNR des Monts d'Ardèche depuis 2005 (exposés aux Rencontres d'Arles en 2012) et dans la vallée de l'Hérault depuis 2010, sont une exploration dans le temps des transformations du territoire. Ces travaux sur les mutations du paysage se poursuivent depuis 2011 en milieu urbain dans le cadre de résidences artistiques, au sein du Centre hospitalier de Chambéry et au cœur de grands ensembles résidentiels à Bron. Avec le travail Rhodanie (2007-2014), il réalise une série documentaire qui, par le biais de mises en scène, constitue une iconographie du quotidien intégrant les différents aménagements et usages d'un fleuve. Il construit de nouveaux travaux en collaboration, comme le projet La Vallée avec Nicolas Giraud, portant sur la présence de l'histoire industrielle dans les paysages entre Lyon et Saint-Etienne. Il poursuit par ailleurs sa collaboration avec le photographe Geoffroy Mathieu, en créant un observatoire photographique du paysage depuis le chemin de grande randonnée périurbain GR2013. Ce projet nommé Paysages usagés a reçu le soutien du Centre national des arts plastiques (Commande publique photographique) et de Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la Culture.

 

 

 


L'ART DES RIVES
Par Michel Poivert

In Rhodanie, de Pont-Saint-Esprit à la mer Méditerranée, Éditions 205, 2013

 

On parle communément des bords de mer et des lisières des forêts, les rives des fleuves n'occupent pas tout à fait la même place dans notre imaginaire. Cette bande qui s'allonge est surtout célébrée sur le mode d'une frontière, celle de la berge - soit d'un talus anobli : une forme de rempart. L'espace de la rive, cette langue de terre qui n'est plus une limite, est un lieu intermédiaire que l'on arpente mais que l'on visite surtout, que l'on investit parfois. Peu décrite, la rive est souvent sacrifiée par cette position d'entre-deux, ni le flot lui-même et sa puissance élémentaire, ni le terrain qui vient presque jusqu'à l'eau : champ, lande ou toute autre espèce de sol. Le travail photographique de Bertrand Stofleth semble s'être particulièrement attaché à révéler l'identité de la rive, en suivant avec méthode la course du Rhône à ses alentours. Il construit le dialogue entre le paysage fluvial et l'espace frontière qui le borde. Il en souligne les formes d'occupations, de transformations hétéroclites, d'aménagements provisoires, de sorte que le fleuve qui n'y perd rien en majesté se voit au contraire affublé de petits riens qui le détournent des errements du sublime.

 

Cheminant à bord d'un véhicule équipé d'une nacelle élévatrice, le photographe se trouve toujours à même hauteur. Ce protocole visuel unifie le long trajet du glacier à la Camargue. Identité de point de vue - à la fois surplombant mais conforme à l'esprit apaisé d'une vedute - qui ne standardise toutefois pas les images tant les axes varient et les sites eux-mêmes se diversifient. On pourrait sans peine concevoir le point de vue d'un belvédère, ou mieux, si l'on compare le fleuve à un spectacle permanent, concevoir la position d'un balcon de théâtre. Le point où tombe la vue est ainsi toujours précis, mais il est hybride : c'est à la fois celui du topographe et celui du dessinateur, du peintre ou du photographe. Le sentiment de l'interprétation s'ajoute à la rigueur du relevé, et c'est cette dialectique qui gouverne Rhodanie : précision des rendus et opération imaginative.

 

Chacune des vues est un portrait de rive. Et chaque rive est une scène, ou plus exactement, il s'y joue quelque chose que le photographe a choisi de privilégier en choisissant le moment de la prise de vue, en sollicitant l'obligeance d'un passant ou d'un pêcheur, en insistant pour obtenir une autorisation, en obtenant l'aimable participation d'un résident, en demandant de reprendre une pose, de rejouer une action... Bertrand Stofleth met en scène ses rives avec une patience qui n'a d'égal que le caractère insoupçonnable de son intervention. Pourquoi, dans cette parcelle d'image avoir tant exigé de soi et des autres alors que le "sujet" est là, noble, indifférent et mouvant : le fleuve ? Précisément parce que Rhodanie est ce monde imaginaire des rives, et que le photographe travaille à bâtir des paysages qui n'existaient pas avant que les rives soient consacrées.

 

Bertrand Stofleth invoque sans détour la référence à l'Arcadie. Il s'agit bien de superposer deux données : l'existence géographique d'un lieu et le mythe qui lui est associé. Comme la région du Péloponnèse, la course du Rhône est une réalité physique. Comme l'Arcadie associée à l'âge d'or, Rhodanie est un espace mythique. Les hommes coulent auprès du fleuve des jours heureux, viennent là contempler la nature, se détendre et flâner, flirter, jouer... Rhodanie est une Arcadie de fortune certes, mais il faut y entendre néanmoins ce pouvoir des hommes à fabriquer un lieu de plaisir, concevoir une forme de résistance à l'oppression de la vie moderne, employer donc une ruse avec la société pour s'en écarter un peu avant de s'y fondre à nouveau : un art de l'échappée belle. Rhodanie, si l'on souhaite la comparer à l'une des grandes modalités d'être de la Grèce antique, est  l'univers de la métis. Elle est le monde où règne sous ce vocable le moyen, pour "celui qui est plus faible, de triompher, sur le terrain même de la lutte, de celui qui est plus fort" pour reprendre les mots de Jean-Pierre Vernant.

 

De ces paysages à la fois grandioses et minuscules, l'art en a donné des exemples. Les scènes mythologiques apparaissent menues et la nature gigantesque, renversant l'ordre des priorités de la représentation. C'est ici la leçon de Poussin. Pour consacrer le genre du paysage en soi il fallait réduire à prétexte les "sujets" nobles - c'est-à-dire mythologiques - les ramener à la portion congrue de l'espace en privilégiant la hauteur de vue. Celle-ci était une ruse, mais elle permit, en effet, de faire de la nature un sujet et non plus un décor. Bertrand Stofleth emprunte ce chemin là de la ruse mais il la renverse : les magnifiques vues à la chambre se donnent d'abord pour des paysages documentaires, puis à petite échelle l'animation des humains vient jouer sa participation. Dans l'art des rives la nature devient politique.

 

 

 


BELVÉDÈRE
Par François Bazzoli
Portfolio publié dans InfraMince n°2, Éditions ENSP - Actes Sud, 2006

 

Pour le Petit Larousse, un belvédère est un nom masculin, de l'italien bello beau et vedere voir, qui désigne une construction, un pavillon au sommet d'un édifice ou sur une terrasse, d'où l'on peut voir de loin.

Pour un grammairien, un belvédère est soit un mot qui apparaît dans la langue française en 1512, soit le synonyme de falaise, point de vue, hauteur, terrasse ou de fabrique, gloriette, kiosque, mirador, observatoire, pagodon, pavillon, pergola et même ziggourat.

Pour un géographe, un belvédère est un point culminant ou simplement élevé qui permet d'embrasser une vue large, qu'elle soit pittoresque ou non.

Pour un architecte ou un urbaniste, un belvédère est avant tout une construction en harmonie avec sa fonction : balcon, tour, cabane d'observation, flèche, folie ou campanile. Ce n'est pas un hasard que le bien voir et le bien construire apparaissent ensemble à la Renaissance, faisant jouxter le bien voir et le bien construire.

Pour un touriste, un belvédère est avant tout une halte après une grimpette épuisante, un coin où reposer ses pieds et son dos tout en regardant le paysage puisqu'il est venu pour ça.

Pour un photographe, c'est avant tout son appareil photo, que celui-ci soit une chambre sophistiquée ou un petit appareil numérique. Grimpé sur sa machine, il observe le monde et même les lieux d'où l'on observe le monde. Cette mise en abîme du point de vue est une des caractéristiques les plus imposantes de la photographie. Le belvédère se superpose totalement à l'œil. Pour Bertrand Stofleth, le bien voir et le beau voir sont les principes stricts du travail qu'il mène depuis plusieurs années, mêlant sens et formes de belvédère, jouant sur les équivalents imagés des mots, jouant la surprise ou le porte-à-faux pour réinventer des belvédères jamais vus, jamais exprimés, jamais perçus parce qu'aléatoires ou approximatifs. Curieusement, au fil de ces quelques dernières années, son acception du mot et de la chose ne s'est pas démesurément élargie. Pas de dilution perceptible ou de chemin de traverse excédentaire puisque c'est dans cette approche de moins en moins diffuse qu'il élargit son sujet. Lorsqu'il sera clos, si cette occurrence arrive un jour, ce sera l'annonce de la fin de la quête. De la clôture du travail. De la finitude des points de vue. La fresque du regard sera close, non comme une suite de clichés mais en un panorama formé non pas de paysages montés l'un derrière l'autre mais de toutes les possibilités de voir de haut sans que l'on puisse deviner la nature qui s'y montre. C'est le paradoxe du travail de Bertrand Stofleth.

Pour Louis XIV, c'était un acte de pouvoir : « En sortant du château par le vestibule du couloir de marbre, on ira sur la terrasse ; il faut s'arrêter sur le haut des degrés pour considérer la situation des parterres des pièces d'eau et les fontaines des Cabinets » (1)

 

(1) in Louis XIV : « Manière de montrer les jardins de Versailles », Mercure de France, 1999.

 

 

 


LA DYNAMIQUE DES PAYSAGES
Par Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu, février 2012
Étape de l'Observatoire Photographique du Paysage du Parc Naturel Régional des Monts d'Ardèche (2005-2015)

La photographie est par sa nature un médium efficace pour documenter l'état du monde et son évolution. En imposant un point de vue fixe et unique, elle a le pouvoir de synthétiser en son cadre une multitude d'informations tout en produisant une représentation formelle et sensible du monde. Entre art et document.

Un observatoire photographique du paysage consiste à mettre en place, sur un territoire, une veille photographique afin d'évaluer ses évolutions. Dans ce type de projet, il s'agit pour le photographe de produire un objet esthétique capable à la fois de prendre sa place en tant qu'œuvre artistique et comme production documentaire, faisant ainsi sens dans d'autres domaines (historique, sociologique, géographique...). L'intention étant que l'ensemble des acteurs du territoire, du technicien d'aménagement au touriste, de l'élu à l'habitant, de l'agriculteur à l'industriel puissent s'approprier ces représentations.

L'observatoire photographique du paysage s'inscrit dans la longue tradition de la commande photographique, commencée dès 1851 par la Mission Héliographique. Cette tradition s'est poursuivie par la commande de la Farm Security Administration (FSA) entre 1935 et 1942 qui documenta la vie rurale des États-Unis touchés par la Grande Dépression, en France entre 1983 et 1988 la DATAR permit à des photographes de créer de nouvelles représentations du territoire.

Notre démarche a été, au delà du relevé topographique, d'établir un état des lieux, reconduit de saison en saison, d'année en année. Nous avons pour cela recherché nos points de vues selon une démarche d'arpentage du territoire systématique, aléatoire et empirique, avec cette mission que nous nous  sommes donné : produire une œuvre autant pédagogique qu'esthétique.

Nous avons pris soin de rendre compte de la diversité et de la richesse des espaces parcourus. Notre intention s'est doublée d'une volonté d'organiser ces territoires comme autant de sculptures ou d'installations réalisées par la main de l'homme, par l'environement, ou par l'écoulement du temps. Nous avons ainsi peu à peu pris la mesure de l'épaisseur de ces paysages, comme si il s'agissait de couches de sédiments superposés.

Les multiples temporalités rencontrées à travers les paysages parcourus nous ont conduit à établir une sorte d'archéologie prospective du paysage. De sites supposés à forts potentiels de mouvements à d'autres vraissemblablement figés, nous avons cherché à décliner à travers nos photographies, et leurs reconductions à venir, les différentes potentialités d'un même lieu.

Envisager un territoire avec une telle perception, c'est proposer une vision singulière d'un paysage qui devient un objet esthétique, une somme d'intentions et d'abandons en devenir. C'est un jeu intellectuel qui propose une vision dynamique du paysage.

 

 

 

 

PAYSAGES USAGÉS
Par Baptiste Lanaspèze, 2012
avec le Cercle des Marcheurs pour l'Observatoire photographique du paysage depuis le GR2013
(Dalila Ladjal, Mathias Poisson, Stéphane Brisset, Hendrik Sturm, Julie de Muer, Philippe Piron, Jean-Noël Consalès,  Patrick Manez)

1.
L'Observatoire photographique du paysage du GR2013 est un observatoire spontané, initié par deux photographes. Comme le projet de GR2013 lui-même – un sentier de randonnée métropolitain de 300 km réalisé avec des artistes-promeneurs –, cet Observatoire est un projet artistique qui interpelle l'institution, et qui veut renouveler les genres, inventer de la norme.
 
Cet Observatoire photographique souhaite documenter le GR2013 comme un chantier métropolitain, en archivant dès 2012 un chemin encore non balisé. Le cahier des charges de cet OPP est issu des recommandations de son comité de pilotage, qui est composé de membres du collectif d'artistes-promeneurs du GR2013.
 
Le GR2013 est un balcon sur la métropole, qui relie des lieux, des points d'intérêt, des points de vue et des situations. Contournant les grands sites de randonnée classiques (comme le parc national des Calanques), le GR2013 s'intéresse avant tout aux espaces de transition, aux zones floues, à l'interface ville-nature. Ce sentier, qui requalifie les paysages altérés, modifiés, de l'espace métropolitain, est indissociable de l'évolution de la photographie contemporaine vers les « paysages altérés » des New Topographics.
 
Quels paysages sélectionner, pour les soumettre à la reconduction annuelle – et pour observer quelle évolution ? Que documenter de la métropole marseillaise, et des formes du périurbain ?

2.
Le geste agricole ou rural qui persiste. Les traces de la relation homme-animal. Les bêtes domestiques, ou sauvages. Chassées ou non. Nobles ou nuisibles. Vivantes ou mortes. L'espèce humaine.
Les loisirs d'Homo sapiens – ruraux ou citadins, pêche ou escalade, calmes ou bruyants, motorisés ou bricolés, traditionnels ou récents, kite-surf ou cerf-volant.
Les frontières entre particuliers. Entre public et privé. Les barrières – cassées.
Les déchets, privés ou publics, officiels ou sauvages. La violence du territoire. La violence faite au territoire.
Les déblais et remblais, qui redessinent la ligne du sol. L'acte industriel qui travaille l'infrastructure. Prend le lignite sous la montagne, la mêle à la bauxite, en tire l'alumine, en rejette autant de boues rouges. En fait des collines. Des terrils, des crassiers. Creuse des galeries. Des tunnels.  Fait de la soude avec du sel – rejette du chlore. Puis un siècle après, fait du chlore – et rejette de la soude. Raffine le brut. Charge. Décharge. Remue. Mélange. Coupe. Trace. Creuse. Transperce. Déplace.
Les usages – immémoriaux, modernes, logiques, contradictoires. Émergents.
Usages des gens, usages des sociétés. Usages de la machine. Tous les usages du monde.
Tant d'usages – simultanés ou successifs – si variés, si densément présents dans l'espace, et surtout dans les vides. Quad, prostitution, battue, randonnée, reproduction de l'aigle de Bonnelli, parcours équestre. Minimoto. Deal. Bronzage.

Paysage plié, déplié, replié, redéplié. Aux articulations usées. Paysage ridé, plissé. Paysage provençal trafiqué. Paysage déprovençalisé, reprovençalisé.
 
Un paysage bon à jeter.
 
Un paysage inconnu, qui détourne le regard quand on l'approche. Un paysage dont ce nouveau chemin de randonnée métropolitaine, comme une lumière arasante, dévoile les reliefs cachés, les traces, les blessures et les marques. Les bleus.
 
Un paysage nu, sans plus aucune pudeur.
 
Un paysage bouleversé, dévasté. D'une splendeur toute neuve.
 
Un paysage où ce nouveau chemin identifie de nouveaux monuments, de nouveaux points de vue, qui vont être soumis à de nouveaux usages – exposés au risque de l'usure.
 
Le paysage usagé des Bouches-du-Rhône, autour de l'étang de Berre et du massif de l'Étoile.
 
Un paysage pur.

3.
Il y eut les paysages rêvés des innocences tropicales ou antiques.
Puis les paysages architecturés dans l'œil savant.
Les paysages saisis sur le vif des idylles champêtres, des bois pittoresques, des fumées enthousiastes des gares.
Puis les paysages grandioses et sauvages des lieux hostiles et purs.
Les paysages altérés ou modifiés de l'industrie, des banlieues américaines, de la vie suburbaine.
 
Le temps est aujourd'hui venu des paysages usagés.
 
Les paysages usagés sont les paysages usés, en bout de course, en bord de route. Comme un calendrier des Postes dans un fossé.
 
Un bon paysage est usagé, car il regorge des usages qu'on en fait. Il contient mille histoires.
 
Le plus intéressant dans le paysage usagé est sa plasticité, et sa ressource d'usages.
Plus on l'usage, moins le paysage est usé.

Quand on regarde un paysage usagé, on a la colonne vertébrale qui s'assouplit. On baisse volontiers le front, on monte souvent le menton. Il y a davantage de sol, puis davantage de ciel. L'horizon tangue, car il n'y a pas de rythme et de mesure.
 
Le paysage usagé n'est pas classique ; il est baroque. Il est la nature à l'œuvre, échevelée : il est ruiné.
 
Il y avait autrefois des ruines dans le paysage pittoresque. Le paysage usagé est tout entier désordre, chaos, entropie. Il nous défait.
 
Il met fin à la success story du paysage occidental.
 
Il nous délivre de nous-mêmes.

 

 

 

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