Documentation et édition en art contemporain — Artistes visuels de la région Auvergne-Rhône-Alpes

Mathias TUJAGUE

créé le 23 Mai 2017

"Le travail de Mathias Tujague part d'objets du quotidien qu'il reproduit en changeant de matériaux et d'échelle, les rendant immédiatement inutiles afin de les débarrasser de la prégnance de leur fonctionnalité, ne la laissant subsister comme trace qu'à un niveau qui n'est plus celui de la pratique, mais qui ouvre sur leur intelligence culturelle." [...]

Caroline Bissière et Jean-Paul Blanchet

 

À ces objets, qui ne sont justement pas ce qu'ils sont, et qui me servent désormais de trame, viennent s'adjoindre des errances laborantines. Issues directement du monde vivant ou faits de mes propres mains, ces hybridations minérales et végétales contaminent alors les surfaces, les interstices des pièces, venant contraindre leur tranquillité en leur procurant de nouvelles hypothétiques perspectives.
De manière empirique, je m'intéresse à des techniques de confections, souvent artisanales, que j'utilise afin de mieux les appliquer à ces supports inadéquats. Et même si le faire et le geste sont des éléments majeurs dans mes productions, mes mains ne laissent généralement que peu de traces.

Je porte un attrait de plus en plus prégnant envers les matériaux, j'aime l'idée d'un geste qui puisse disparaître derrière une matière. Ce dernier est à voir comme catalyseur, comme mise en abîme des temps, conjuguant toutes sortes d'actions, de réactions en chaîne, d'effets de pesanteur. Il est un moyen également de redéfinir techniques anciennes et savoir-faire, vicissitude et genèse des formes.

Mathias Tujague



 

Mise en situation. Mathias Tujague, l'artiste concepteur
Par Dominique Sirois-Rouleau
In KARST, Catalogue publié à l'occasion de la résidence de Mathias Tujague à Montréal, co-édition Les Requins Marteaux / Zébra3 / Centre CLARK, 2013

En esquivant le contact direct du créateur avec la matière, l'artiste concepteur, selon l'expression de Mèredieu, parvient à donner à l'objet d'art son « véritable statut (1) ». Entendu depuis comme le résultat d'un parcours de recherche et d'ingénierie, l'objet d'art se révèle aujourd'hui au croisement de la théorie et de la matière. L'objet n'est plus seulement l'aboutissement physique de la réflexion, il forme plutôt un cadre d'expérience et délimite en ce sens un espace en marge de la réalité. Ainsi, l'objet d'art n'est jamais exclusif à sa forme, il est aussi, dans cette perspective, une mise en scène.

Savoir-penser
Les assemblages et les installations de Mathias Tujague prétendent à la production de formes comme l'expression d'un savoir-faire réflexif. De la conception à la production, Tujague intègre l'élaboration technique du projet à sa démarche artistique. L'artiste concepteur pense l'œuvre, construit ses maquettes, mais s'en remet ultimement à la technique. Héritière du savoir-faire, la technique impose alors la première interprétation du projet. En effet, l'artiste produit les objets de manière à libérer la perception. Ainsi, les objets n'exigent pas d'être identifiés ou nommés, mais d'être interprétés. De la technique qui décode les commandes aux spectateurs qui portent attention aux œuvres, le travail de Tujague s'insère dans le cheminement de la perception. Cependant, le savoir-faire n'est performé que dans la seule expectative d'un objet. Chez Tujague, il n'est pas question d'effet ou de démonstration technique d'où l'intérêt d'effacer les traces de la réalisation. L'authentique savoir-faire sait aussi se faire oublier. Dans une logique conceptuelle, la main de l'artiste s'évanouit dans l'exposition de l'objet de sorte que l'univers un peu dérangeant de la matière prenne le dessus sur notre réalité. À l'instar du travail d'Iran do Espirito Santo, les installations d'objets de Tujague travestissent les codes et les conventions de la représentation. Comme en témoigne notamment Neutrino (2007), l'artiste échange avec la géométrie, l'architecture et la technique de manière à transformer le rapport à la matière et l'objet. Ce bouchon de pêche surdimensionné surplombe son spectateur de façon à ce que, comme chez l'artiste brésilien, la subversion sensible du minimalisme accorde à l'œuvre un sens formel ouvert et fascinant.

Épurer le sens
Rapporté par sa forme et sa pensée, le travail de Tujague fait preuve d'une profonde « imagination matérielle (2) », voire d'une attention spécifique et théorique au substrat matériel. À l'image de la thèse définie par George Didi-Huberman (3), l'objet chez Tujague est impensable hors de ses conditions techniques et de sa matière. Ainsi, l'artiste explore la zone glissante et floue entre la forme et la pensée esthétique. Épurées et mystérieuses, des œuvres comme KARST (2012) et même Neutrino mettent à la disposition du spectateur un environnement complexe dont l'expérience se décline dans un rapport changeant d'échelle et de proportion. Cristaux géants traversant l'espace d'exposition du sol au plafond, la structure de bois étrangement légère de KARST ne s'expérimente pas sans une certaine contorsion. La perception se combine à l'immersion dans le monde de l'œuvre de sorte que sa dimension sensible se manifeste graduellement par l'expérience physique. Près de la polyvalence et des processus de production d'un artiste comme Alexandre David, les effets de paysage de Tujague se distinguent cependant, par leur usage et leur fonctionnalité. Les perturbations d'échelle fondent un univers en tension où la menace se veut inoffensive et l'esthétique plus ludique que strictement contemplative. En fait, l'épuration de la forme est pensée chez Tujague en faveur de l'explosion du sens. Derrière les objets, cristaux ou bouchon, se cache un contenu chargé et fouillé. Autant le titre étonnamment nominatif et littéral devrait en témoigner, ce dernier opère plutôt une fuite de la désignation de l'objet au profit de sa perception.

Situer la fiction
L'approche de Tujague manipule le langage dans ce qu'il a de plus abstrait et physique. L'artiste matérialise en fait ses réflexions spéculatives et poétiques. Conformément à la fable exposée par Didi-Huberman dans L'homme qui marchait dans la couleur (4), les objets de Tujague ne sont pas une destination de la perception. Il s'agit plutôt de construire et reconstruire les interprétations entre l'abstraction du parcours intellectuel de l'artiste et la réalité suggérée par la forme concrète. Ainsi, les transgressions opérées par l'artiste sont des voies ouvertes à l'interprétation individualisée. Les objets de Tujague sont des propositions, leur existence et leur mise en espace inspirent des récits au-delà de leur fonction initiale. Passage canadien (2011) répond de ce renouvellement fonctionnel de l'objet dans la perception. Version réduite d'un système de confinement d'animaux, Passage canadien, à mi-chemin entre la sculpture minimaliste et le socle classique, démonte la perception en une activité de projection et de découverte. Les déplacements et distorsions d'objets de Tujague invitent le spectateur à renouer les fils de la proposition à sa conception. Encore une fois, le titre si évocateur et précis contient ses propres pistes, son propre discours qui, ni vrai ni faux, mais vraisemblable, élabore un sens périphérique à l'objet. Mise en situation rigoureuse d'un objet graphique, lisse et inconnu dans un contexte illogique, le travail de Tujague exige d'être expérimenté. La structure enchevêtrée de KARST témoigne de cette dissolution de l'objet dans la situation et l'expérience. L'installation sculpturale s'incarne à la suite des pratiques des plasticiens français tels Raphaël Zarka ou Stéphane Thidet desquels elle retient l'expression dépouillée aussi personnelle qu'anonyme. Toutefois, KARST s'insère plus significativement dans la tension entre la certitude de la matière et la perception suspendue à son expérience. Tujague révèle en vérité la tension latente entre la fragilité de la forme et celle de sa perception.

Usage minimal
Ensemble hétérogène, l'objet et sa mise en scène inscrivent la stratégie de l'œuvre dans un dispositif de savoir et de pouvoir près de la définition qu'en donne Agamben (5). La fonction du dispositif est sa stratégie de médiation en constante relation de pouvoir avec sa forme. En fait, le travail de Tujague redonne à l'objet sa valeur d'exposition, qu'il décomplexe de la critique marchande conceptuelle. L'œuvre se monte, s'expose et actualise en dehors de sa forme tout un art de substitution. Le  dispositif incarne en ce sens la fiction conceptuelle permettant de « déduire la forme ou la pensée du matériau (6) ». Ainsi, pour Tujague il n'y a jamais qu'un objet, mais aussi un regard et un espace-temps qui l'activent et avec lesquels il interagit. L'artiste présente l'objet et l'espace comme un dispositif de communication qui déborde des formes et du visible de manière à s'inscrire dans l'histoire du minimalisme tout en inventant des situations hors du réel. À la rencontre de différentes tendances et méthodes, Shot Shot (2007) illustre avec une curieuse gravité un potentiel d'usage et de fonctionnalité marqué justement par l'incommunicabilité du dispositif. Le haut-parleur contenu dans un bloc de gel balistique incarne avec une indéniable absurdité un espace de perception bouché où l'appréciation tient à l'impossibilité de médiation. Tujague rappelle alors qu'une œuvre tient surtout à son usage, à son habileté à communiquer et à signifier à l'extérieur du discours de l'artiste et du contexte contrôlé de l'atelier. La perception est une notion imprécise et personnelle que l'œuvre doit pouvoir intéresser pour enfin la déranger. Le rapport épuré aux objets de Tujague favorise donc cette suspension du sens au profit de la fiction, elle-même redevable à l'usage intime de la situation.

Dans la perspective de défaire les perceptions faciles, Tujague emploie tout son savoir-faire à la dislocation et à la distorsion des objets qu'il produit. Les mises en scène résolument interactives de l'artiste révèlent la tension inévitable entre la technique et l'idée. L'élaboration conceptuelle s'en remet au savoir-faire de même que l'artiste se livre au spectateur. Au cœur de ces échanges et de ces oppositions, le sens se construit à la lumière des zones de résistance. Tout comme la sculpture Regard de trottoir (2008) éclairée par la projection de HOW LONG DOES IT TAKE TO CHANGE THE SEATS (2009), le travail de Tujague produit des lieux de contradiction et de transformation de la fonction des objets. Assis entre deux mondes cultivés l'un par l'autre, le dispositif de l'œuvre accomplit sa stratégie dans notre réalité et prend le pouvoir de ce que nous croyons savoir.


1. De MÈREDIEU Florence, Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne & contemporain, Paris, Larousse In Extenso, 2004 (Bordas, 1994), p. 214.
2. DIDI-HUBERMAN George, « Morceaux de cire », Définitions de la culture visuelle. Art et philosophie, Montréal, Musée d'art contemporain de Montréal, 1998, p. 56.
3. Ibid., p. 54.
4. DIDI-HUBERMAN George, L'homme qui marchait dans la couleur, Paris, Les éditions de Minuit, 2001, p. 39.
5. AGAMBEN Giorgio, Qu'est-ce qu'un dispositif ?, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2007, p. 10-11.
6. De MÈREDIEU Florence, Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne & contemporain, op. cit., p. 558.



 

Autres textes en ligne :