David WOLLE

créé le 01 Juin 2016

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Textes ci-dessous :

  • Anne Giffon-Selle, 2015
  • David Bioulès, 2014
  • Bernard Ceysson, 2007

 

Autre texte en ligne :




Texte de Anne Giffon-Selle
Pour l'exposition Le Pan, la Pente, Le CAP, Saint-Fons, 2015

La peinture de David Wolle relève du registre de la représentation sans jamais se référer directement au réel. Deux procédés permettent à l'artiste de personnifier ses motifs imaginaires, de leur conférer la même présence qu'un objet, une figure, un portrait. D'une part, Wolle les inscrit et les détache sur un fond panoramique comme autant de décalcomanies : le motif flotte, à la dérive, dans des atmosphères ou paysages incertains. D'autre part, il les élabore en amont du tableau, autrefois grâce à de petites maquettes fabriquées en pâte à modeler, à présent sur l'ordinateur par des jeux d'incrustation et d'altération d'images. Dans le travail du pinceau sur la toile, quelque chose perdure de ces pratiques ludiques : la tangibilité du modelage, les prélèvements et découpes du collage numérique.

De ses motifs inventés, Wolle transpose sur la toile leur statut, leurs surfaces et leurs matières ambigus : entre architecture et organismes vivants, pièce pâtissière et vaisselle rococo, ses formes étranges et mouvantes semblent constituées de la pâte même de la peinture. La fluidité de cette dernière, sa ductilité et ses couleurs acidulées mais instables, incarnent le sujet jusqu'à le conduire au seuil d'une difformité déliquescente et monstrueuse. Car si la virtuosité de la technique de la peinture à l'huile se met au service d'une affirmation de l'acte pictural comme représentation, c'est pour mieux explorer les confins de la vraisemblance et porter le sujet à la limite de sa propre disparition. Les tableaux de Wolle dépeignent ce qui n'existe pas encore : c'est le processus même de l'invention du vivant que la mimesis met en œuvre sur la toile.



Texte de David Bioulès, 2014

A quels yeux la peinture de David Wolle serait-elle destinée ? Effectivement, c'est d'abord une forme d'étonnement, que l'on soit un habitué des musées ou des expositions, ou bien un visiteur plus néophyte. Difficile à première vue de trouver une "famille" dont cette peinture ferait partie. Il y a déjà quelque chose que le mot "peinture" n'arrive plus à résumer, ou à embrasser.

De quoi parle-t-on ? Dans l'art que l'on appelle tous "contemporain", pour éviter d'en circonscrire l'étendue, ridicule serait celui qui prétendrait tout connaître, et sûrement tout classifier. La peinture a une place aujourd'hui que les seuls écrits ou critiques réduisent au sein d'une histoire de l'art. Une histoire de la peinture suivrait-elle les mêmes contours ? Il y a toujours eu des peintres qui ont fait un travail "pour les peintres", et moins retenus pour et par le grand public. Et aujourd'hui, sans relancer un débat trop général sur la place de la peinture, on a trop souvent en tête un "expressionnisme" de facture, ou – c'est plus embêtant – des "images peintes". Mais qui ne sont ni l'un ni l'autre ce qui résumerait la peinture, ce qui fait peinture.

Quand on voit les toiles de David Wolle, beaucoup de questions arrivent, moins de réponses dans un premier temps. Ce n'est pas gestuel, ce ne sont pas des images recouvertes de couleurs, c'est fait "à l'ancienne". De la peinture qui se met en forme, et qui prend forme. Les "pratiquants" y discerneront l'utilisation de la peinture à l'huile, et sauront pourquoi il faut passer par un mode plutôt lent pour élaborer ce que l'on voit, médium seul capable d'avoir le temps de former et d'incarner ce qui est donné à voir. Ce n'est pas le dernier geste, la dernière couleur, les coulures ou autres recouvrements, c'est un travail beaucoup plus à cœur de l'ouvrage, un travail en train de se faire, et que David Wolle nous donne à voir quand il estime être arrivé quelque part. Aucun moyen de dessiner à l'avance une ébauche de résultat, c'est ce processus, ce travail du peintre, qui va être étranger aux yeux habitués à une peinture spectaculaire. Quand on mâche du chewing-gum, qu'on verse une crème, qu'on monte des blancs en neige, on serait bien idiot de prétendre voir un résultat et avoir une image en tête. Ces formes, devant lesquelles on arrive trop tard (ou trop tôt !) pour voir le plaisir de leur devenir, sont de toute façon inaccessibles, et c'est cette dimension un peu frustrante, ayant été habitué à des évidences plus qu'à des incertitudes, qui nous fait hésiter. Engageant directement les yeux qui les regardent, les apparences sont faussement trompeuses. La palette colorée n'est pas celle ni des grands peintres, ni celle d'un raffinement – il y a trop de précédents pour supporter encore (ou jusqu'où ?) ces couleurs dites primaires qui fondent l'amateurisme des débutants – elles frisent avec le mauvais goût si on les prend au sérieux, mais elles ne jouent pas non plus avec le kitsch qui n'est pas le domaine de David Wolle.

Le pinceau sera celui qui ne fait pas spectacle, ni écriture, ni cerne. Un simple outil, souple, et qui veut rester anonyme, qui ne fera voir que sa capacité à mélanger les couleurs et épandre la pâte des pigments. Le fond n'hésitera pas à servir de fond, pas comme la feuille blanche offrant sa planéité. Forme et fond sont des choses qui nous renvoient en arrière, et à la place du "petit infini" avec lequel certains peintres ont lutté, qu'ils soient catalogués comme abstraits ou comme plus figuratifs. Le monumental est passé par là, et David Wolle n'a pas nécessairement besoin de faire grand. C'est aussi dans l'intime que le regard va pouvoir se perdre.

Que dire, enfin, des textures ? Cuisine, oui, mais à y regarder de près, c'est aussi de la porcelaine, du verre, du velours, ou d'autres matériaux qui ont pu avoir besoin de forte chaleur... Il y a du précieux, de l'objet d'art, du tactile, de l'élégance du XVIIIe siècle, plus que du rêve des années vingt ou trente. Et on a donc envie de toucher, de prendre dans ses mains ces volumes que l'on sait fictifs. Petit nuage insaisissable, affleurement, caresse, émotion comme quand on examine les dentelles des peintres du nord, des étoffes ou rubans en mouvement de Fragonard ou même de Boucher. Reflets qui ne réfléchissent rien, mollesse qui ne parait pas s'avachir, ornements qui ne rendent pas beau, couleurs qui n'identifient rien d'autre que la pâte sortie du tube acheté en magasin, lumière douce d'une ambiance vide. L'échelle des formes contredit la taille, les superpositions sont loin de suggérer des espaces vrais. Une peinture qui nous montre qu'elle continue à (se) produire, à fonctionner, incarnant non plus des visages comme au temps de son invention par les frères Van Eyck, mais au contraire à donner de la vie – en tout cas une "présence" – légitime dans notre monde d'écrans et de transposition de ce qui est physique. La peinture de David Wolle serait et vivrait-elle sa propre transposition ? Elle me donne envie d'aller acheter quelques tubes...



Texte de Bernard Ceysson, 2007

David Wolle peint délibérément de petits tableaux insolites d'où émane la sensation d'une inquiétante étrangeté, d'autant plus inquiétante que leurs titres et ce qu'ils représentent nous portent de prime abord à sourire. On songe à nos rêves enfantins, à nos envies de banquets dans des palais-gâteaux aux formes alléchantes, à des architectures de guimauves à dévorer, à des agrégats orgiaques de pastilles et de crèmes, à des bretzels caramélisés. Mais ces goûters fastueux à l'instar des festins libertins du XVIIIe siècle nous annoncent les désenchantements et les désillusions des lendemains de fête, des aubes d'après ripailles. Ces crèmes bleues et roses, ces montagnes neigeuses de Chantilly où s'engluent des pastilles acidulées, s'affaissent en rejets visqueux, se liquéfient en flaques de vomissures ignobles. Tout soudain se défait leur beauté si décorative. Nous chavirons, écœurés, jusqu'à tourner de l'œil. Mais alors que nous commençons à ressentir, en face de ces constructions molles, comme Claudel devant les natures mortes hollandaises, l'emprise implacable et inexorable du temps défaisant leurs agencements raffinés, la peinture reprend ses droits et impose, sur son fil du rasoir, un équilibre entre la jubilation et la mélancolie. Parce que David Wolle peint à l'ancienne avec une effarante modernité. Il porte presque au trompe-l'œil par le jeu, dans la perspective rigoureuse de ses mises en scène, des valeurs colorées et lumineuses, ses savantes constructions de pâtisseries et de confiseries incertaines. Il use d'une coloration claire et suave, passée en couches légères qui lui octroient les transparences du lavis. Cette coloration nous rappelle le chromatisme émaillé d'un Bronzino et de quelques peintres maniéristes, mais accommodé à la sauce de la séduction des coloriages pop, ceux de Mel Ramos ou de David Hockney. Ou, plutôt à celle, tout aussi séduisante, des gammes légères, pastellisées et fades, des lactescences mortifères et cryogéniques de certaines peintures et vidéos de Matthew Barney.

Chez qui s'attarde devant ces bâtis crémeux, si fermement architecturés dans leur douce mollesse, se lèvent bien d'autres réminiscences. David Wolle semble y avoir condensé et cristallisé les composants de son musée imaginaire. On peut voir, c'est selon, dans ses œuvres une sorte de reprise pop et postmoderne de Fautrier. Mais dont les « cataplasmes de vomissures » auraient la légéreté des beignets soufflés de crevettes chinois aux saveurs innervantes. On se laisse aller encore à évoquer les paysages lunaires de Tanguy peuplés de formes cartilagineuses, mais aussi les formes molles et médusantes de Dali, voire l'onirisme antique et tragique de Chirico. On peut tout aussi bien se remémorer ces « vues » de ville idéales qu'aimaient à figurer les intarsiatori de la Renaissance dans le sillage des propositions urbanistes de Laurana et de Francesco di Giorgio Martini, prémices inquiétantes de ces architectures panoptiques et totalitaires dans lesquelles les deux monstres calamiteux du XXe siècle, le fascisme et le communisme, ont voulu esthétiser le réel. On en sait le contrepoint infernal. Les architectures de David Wolle figurent une réponse "enfantine" au cauchemar. Un chant d'oiseau ? Elles s'enchantent en n'esquivant pas le désenchantement qui adviendra et sera sans recours. D'où ces titres comme extraits de contines, de murmures d'enfants, une expression par onomatopées en quelque sorte infans, une langue secrète, comme pour exorciser les législations terrorisantes de la destruction de l'espèce humaine.

David Wolle incarne d'abord ses formes pâtissières dans de la pâte à modeler. Puis peint, "portraitise", en quelque sorte, ses petites sculptures. Une fois figurées sur la toile, il les détruit. Comme le fait un enfant bâtisseur de châteaux et de palais de cubes, de sable, de carton, etc. Ses peintures sont belles. C'est ainsi.


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