Documentation et édition en art contemporain — Artistes visuels de la région Auvergne-Rhône-Alpes

Mengzhi ZHENG

créé le 05 Septembre 2019

Textes ci-dessous :

  • Statement, Mengzhi Zheng, 2019
  • Frêles esquifs, Hubert Besacier, 2018
  • La traversée des regards, Jean-Louis Poitevin, 2017
  • Déplis, Elfi Turpin, 2011



Autres textes dans le dossier :





STATEMENT, Mengzhi Zheng, 2019

Mengzhi Zheng vit et travaille à Lyon. Né en 1983 à Ruian en Chine, Mengzhi arrive à Paris à 7 ans. Il intègre la Villa Arson de Nice de 2006 à 2011, année d'obtention du DNSEP avec mention et étudie en parallèle à la Städelschule de Francfort (DE) de 2009 à 2011.
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Visions d'espaces et rêves d'architecture
Présent sur la scène artistique actuelle pour ses « maquettes abandonnées », ses sculptures en tasseaux de bois, les « espaces non fonctionnels, et ses dessins ou ses gravures, Mengzhi Zheng développe une démarche plastique autour des problématiques liées à l'espace.
Avec les « maquettes abandonnées », il produit un travail à partir de morceaux de carton, de papier, de bois de cagette ou tout autre élément qui peut se trouver à portée de la main lorsqu'il travaille à son bureau. En les assemblant de manière aléatoirement poétique, il donne naissance à des éléments plastiques et visuels qui à la fois évoquent une habitation et en même temps nous entraînent dans une autre dimension mentale. À l'évidence, ces maquettes ne sont pas celles de maisons qu'il serait possible d'habiter et pourtant elles se manifestent à nous comme des incitations à la rêverie.

Retour arrière
Son travail prend tout d'abord forme avec une pratique du dessin et du collage qu'il poursuit à l'eau-forte, en composant sur plaques de cuivre des images d'après des photographies prises lors d'un voyage de retour en Chine en 2008. Là, en effet, il parvient à saisir son histoire à travers la figure d'un balancement intime entre les grands espaces de l'enfance et les rues étroites du Paris du haut marais. Il découvre que les grands espaces de l'enfance ont été envahis par de grands immeubles. Il se souvient alors comment son imagination à commencé à travailler à partir du chaos heureux des empilements de cartons des boutiques où il a passé son temps à Paris.
Créer pour Mengzhi Zheng c'est évoquer poétiquement la relation qui existe entre espaces habités et espaces non-habités, à travers des œuvres qui posent un regard interrogatif sur notre pratique contemporaine de l'architecture.

Dessins, gravures, photographies
Dans des carnets, il poursuit sa pratique discrète mais continue du dessin. Ces dessins ressemblent à des esquisses de bâtiments potentiels, saisis dans l'éternité du suspens de la construction.
Il est parvenu à expérimenter le rapport du corps à l'architecture à travers un travail de photographie dans lequel il compose et recompose l'espace en déplaçant les objets jusqu'à obtenir une image de la pièce destinée ensuite à être « mise à plat ». Cette photographie est une image mentale du lieu. Il a aussi réalisé des gravures qui révèlent les articulations autour desquelles ce que l'on nomme « espace » se constitue. Toutes les œuvres de Mengzhi Zheng sont portées par une interrogation essentielle, plastique mais à dimension philosophique profonde, relativement à ce que nous croyons connaître de toute éternité, l'espace, alors qu'il n'existe que par l'infinité des gestes qui le construisent.

Maquettes abandonnées
Ces œuvres, de petites sculptures en papier, bois, carton et autres matériaux légers, sont des expérimentations. Ce sont des espaces non-fonctionnels qu'il imagine à mesure que ses mains, agissant libres de tout but, les inventent. Ces objets manipulables invitent le spectateur à une traversée mentale, comme à une traversée physique lorsqu'il s'agit des grandes sculptures en tasseaux de bois, les « espaces non-fonctionnels ».
Elles nous emportent dans la rêverie dont elles sont issues. Une fois revenu de cette traversée des apparences, nous découvrons que nous sommes en mesure, nous aussi, de questionner notre quotidien. Ces « espaces autres » nous permettent à la fois de rêver et de prendre la mesure du monde que nous habitons réellement.

Gestes
Les « maquettes abandonnées » ne sont motivées par aucun but pratique, par aucune finalité, par aucun objectif de construction. C'est pourquoi elles peuvent littéralement être produites par un corps en mouvement et réalisées par une succession de gestes libres et rapides. Le moteur à deux temps qui permet à ces œuvres de voir le jour est constitué par un mouvement sans médiation, entre une activité mentale délivrée d'un but et des gestes délivrés du souci de la précision et de l'exactitude.
Chaque geste est un va-et-vient direct entre des couples d'opposition du type : art/architecture, plein/vide, fini/non-fini, pli/dépli, horizontal/vertical, intérieur/extérieur, bien fait/mal fait, construit/déconstruit, dedans/dehors.
La rapidité du geste permet d'échapper au piège des intentions, bonnes ou mauvaises. Improvisée sur un laps de temps très court et sans repentir, chaque « maquette abandonnée » prend en charge poétiquement la double « identité » de Mengzhi Zheng et peut être comprise comme une micro synthèse à l'instant T des tensions qui animent sa situation existentielle et des différences culturelles, visuelles ou concrètes, dont il est issu.

Autres activités
Mengzhi Zheng travaille aussi à des œuvres de commande dans l'espace public et privé. En 2014, il réalise une commande monumentale de 8x8m à la Défense à Paris dans le quartier des affaires, œuvre in situ et pérenne dans le hall d'entrée de la tour ERDF.
Il est l'artiste lauréat pour son projet monumental soulignant le geste architectural du parking Lyon Parc Auto (LPA) des Halles de Lyon et propose également l'aménagement sculptural d'une terrasse au dernier étage, annoncée courant 2019. Avec ce projet, en collaboration avec le cabinet d'architecture William Wilmotte, Mengzhi entre dans l'histoire de ces parkings comme Buren ou Morellet l'ont fait avant lui à Lyon. Initiée par Georges Verney-Carron, la relation artiste/architecte pour l'espace public accompagne les parkings LPA (Lyon Parc Auto) depuis déjà presque 30 ans.




FRÊLES ESQUIFS, Hubert Besacier, 2018

Mengzhi Zheng évolue à la confluence de la peinture, de la sculpture et de l'architecture. Le va et vient est constant entre la seconde et la troisième dimension. On passe du dessin à la sculpture imperceptiblement. Ses sculptures sont des dessins dans l'espace. Comme pour le dessin - le blanc de la page étant infini - elles n'ont pas d'échelle.
Une des sources de son travail réside dans une observation des villes et de leurs constructions hétéroclites, de leurs aspects vernaculaires et de leur vétusté. Après avoir revisité les lieux de son enfance en Chine, il photographie puis réalise deux séries de gravures parfaitement réalistes (« Sans titre », 2009-2011).
Dès le départ, son intérêt pour l'architecture est donc avéré. Son autre source de référence se trouve dans l'histoire de l'abstraction moderniste qu'il remet en jeu avec une façon de voir et de penser toute contemporaine.
Si ses créations peuvent être interprétées comme de nouveaux avatars de la sculpture constructiviste, (Souvenons nous que De Stijl prônait la résolution de la peinture dans l'édification de la cité), ses collages et ses lithographies attestent la revendication de cet héritage. Mais on prend aussi immédiatement conscience en les observant que ce sont bien des œuvres de notre temps. Qu'il s'agit d'un regard actuel porté sur le monde d'aujourd'hui.
Nous sommes loin des dogmes et des affirmations péremptoires des débuts du XXe siècle, mais plutôt dans le vacillement d'une interrogation sur un monde sans certitudes. Dans une sorte d'éloge de la fragilité.
Les petites formes qu'il bâtit se caractérisent par une invention sans contraintes, par leur aspect spontané, par la ténuité d'une esquisse. Pour avoir la rapidité d'exécution du dessin, il s'entoure d'abord, sur sa table de travail, à portée de main, de tous les matériaux qui sont susceptibles d'entrer dans la composition et travaille à la colle thermo-fusible pour que la prise soit instantanée. Le travail se fait sans repentirs. Chaque pièce résulte donc d'une improvisation et entraîne la suivante. Progressivement, au fil du temps, sont venues s'ajouter aux lignes strictes les courbes et les couleurs.
Cette série qui se développe année après année porte le titre générique manifeste de « Maquettes abandonnées ». Ces architectures colorées sont autant de propositions picturales légères, composées dans l'espace. Leur absence d'échelle en fait autant d'édifices mentaux. Elles parviennent à concilier construction et immatérialité, édification et flottement, bâti et impondérable. Elles semblent faites de la matière même de l'espace, de l'air et de sa déchirure par la couleur et par les lignes qu'elles y tracent. L'œil et l'esprit les traversent. Elles sont conçues pour accueillir le vide, laisser circuler le regard et la pensée comme le vent. Cette qualité est accentuée souvent par leur disposition sur des consoles qui s'apparentent à des plateformes d'envol. La plupart du temps, perchées sur de petites tiges d'inégales hauteurs, elles semblent sur le point de se mouvoir, posées là provisoirement, dans un équilibre improbable. La lumière permet également à leur structure complexe de se démultiplier avec les ombres qu'elle projette sur le mur.
Parfaitement construites, elles ont néanmoins la qualité de ces peintures chinoises traditionnelles qui, échappant aux lois occidentales de la perspective, permettent à l'œil d'y pénétrer par de multiples accès. Les matériaux qu'il utilise pour ses constructions impondérables sont des éléments de rebut, des fragments de cagettes, des chutes de cartons, des papiers de récupération. Reliquats de peu d'importance. Notre modernité est bien là, entre l'utopie et la construction précaire, l'invention et la récupération.
Un monde qui balance entre ciel et eau, entre cabane et esquif, entre utopie et réalisme, entre la grâce du geste artistique et l'abri d'urgence. On peut déceler là comme une tentative d'imaginer un avenir incertain, en constante reformulation.

Mengzhi Zheng démultiplie la forme ouverte en des propositions qui semblent pouvoir varier à l'infini, sans jamais s'arrêter à un schéma, sans jamais se clore sur elle-même. C'est une écriture dynamique, déliée, une suite de variations qui s'articulent et se recomposent à loisir, sans redite, et chaque fois élaborée avec une précision savante.
Ces formes multipliées, que ce soit en volume ou en dessin, témoignent d'une pensée libre et prospective en perpétuel mouvement. Son univers s'apparente autant au musical qu'à la sculpture. Il travaille comme on peut écrire un poème ou poser les couleurs d'une aquarelle : quelques lignes tracées retiennent, sans réelle contrainte, des éléments colorés en équilibre, posés comme des touches de pinceau, comme un ensemble de notes musicales qui s'égayent dans l'espace, sans cesse recombinées.
Voilà un de ces cas probants où le geste artistique paraît aller de soi. Ce que l'on cherche au fond depuis toujours en art. (Le dessin, émanation directe de la pensée, procédant autant des mains que de la tête).
Mengzhi semble y parvenir avec une élégance naturelle, une logique calme de constructeur. Il lui arrive aussi de dessiner dans l'espace d'une salle d'exposition de façon plus substantielle, en esquissant une construction à l'échelle du corps humain, ou encore en pleine nature. Le visiteur peut alors y pénétrer, en prendre la mesure physique. Cependant, si les lignes de bois sont tangibles, agrémentées de temps en temps de plans colorés, il apparaît clairement que nous sommes encore dans une projection mentale qui ne se substitue aucunement au lieu dans lequel elle prend place.
L'œuvre indique et suggère plus qu'elle n'impose. En s'en tenant aux lignes directrices, l'artiste limite son intervention aux fondamentaux d'une vision. Plus les structures ont de l'ampleur, plus elles se limitent à des principes. Ainsi elles n'entrent jamais en concurrence ou en conflit avec le lieu qui les accueille. Il est alors étrange et remarquable de voir comment, au lieu d'emplir, d'envahir l'espace, ces formes multipliées l'élargissent, l'ouvrent, lui donnent de l'air, l'allègent.

Et lorsque ce type d'approche devient réellement un projet monumental, comme c'est le cas pour la commande publique en cours de la Part Dieu à Lyon, (« Inarchitectures », 2018), Parking LPA les Halles, l'œuvre s'affirme encore comme un dessin en trois dimensions qui vient adhérer à l'architecture pour la requalifier, sans en transformer la structure. En modifiant simplement son approche, le regard avec lequel on la perçoit, dans l'entrelacs des lignes de couleur.
Dans ce cas, la liaison avec l'architecture est consommée. Mais c'est dans l'invention totalement libre des formes, libérées de toutes contraintes conjoncturelles, donc dans l'utopie, que la proximité de l'artiste avec l'esprit de l'architecture est la plus grande. Ce qui lui vaut d'être invité à exposer ou à travailler en résidence par les instances spécifiques, comme au FRAC Centre et à la biennale d'architecture d'Orléans (2017-2018).

La conscience d'un monde révolu, d'une précarité qui se propage à la périphérie des ensembles urbains, est liée à l'idée du génie inventif de tout être vivant. Cela va du trait dans le sable à l'élaboration d'une pirogue, d'une cabane de bidonvilles aux monuments séculaires. On peut donc repartir de rien, ou de presque rien. De quelques débris subtilement agencés pour faire vivre cet esprit prospectif.
Le travail multiforme de Mengzhi Zheng relève d'un mode spéculatif et performatif, plutôt que de la recherche d'une solution exécutoire qui vise à une perfection close. C'est donc un mode de travail ouvert par excellence, tel qu'il existe chez quelques artistes et architectes en perpétuelle recherche dont Yona Friedman est un exemple majeur.
Cette porosité entre le monde des plasticiens et celui des architectes est essentielle. Lorsque la pensée est affranchie de toute contingence, elle produit des avancées qui, imprégnant l'air du temps, finissent par influer sur tout processus d'application. En retour, l'artiste plasticien s'appuie sur la réalité existante pour articuler de nouvelles métamorphoses dans sa propre discipline.
Comme cela s'est produit pour ses premières gravures, la première visite à Amsterdam de Mengzhi Zheng l'amène à composer une suite de pièces en débris de bois et cartons bruns qui rendent compte de ses sensations captées dans les zones périphériques de la ville. Ce sera le début de la série toujours en cours des « Maquettes abandonnées ».
Les titres « Inarchitecture » ou « Inhabitat » comportent l'idée d'un travail qui ne s'inscrit pas dans le champ de l'architecture tout en situant par rapport à lui. Il ne s'agit pas de non-architecture ou d'anti-architecture, mais d'une pratique qui ne l'ignore pas et s'en nourrit.

De même qu'un va et vient s'opère entre la pratique du dessin et celle de la sculpture, s'instaure un va et vient entre sculpture et ce qui relève de la maquette d'architecture. Il arrive en effet que ce que construit l'artiste tende tantôt du côté architectural, tantôt du côté plus spécifiquement sculptural, voire pictural. Dans ces derniers cas, les plans colorés des sculptures s'apparentent à ses collages sur papier ou à ses lithographies composées d'aplats.
C'est ainsi qu'invité à exposer à The Merchant House à Amsterdam, tout en faisant allusion à Gerrit Rietveld, il conçoit une série de sculptures qui s'organisent autour d'un plan incliné à 45 degrés, inspiré des escaliers hauts et raides des maisons traditionnelles de cette ville (« Décalque spatial A, B et C », 2018)
On retrouve dans ces trois sculptures les combinaisons très élaborées de couleurs dont le code fait l'objet d'une étude préalable précise à l'ordinateur. Ce sont des couleurs fortes qui produisent, par reflet sur les pans peints en blanc, un nouveau jeu de teintes pastel. Ces formes sont compactes, resserrées sur l'intérieur. A contrario, il construit une autre structure monochrome en bois blanc, totalement ouverte à la manière des baies vitrées des appartements qui donnent sur les rues en Hollande (« Dedans/dehors–Amsterdam », 2018).
Avec des pièces de ce type, bien que leur conception se soit nourrie d'une vision architecturale, ce qui conduit à une complexité qui n'est jamais gratuite, nous sommes sans équivoque dans le domaine de la sculpture.




LA TRAVERSÉE DES REGARDS, Jean-Louis Poitevin, 2017

Introduction
Les œuvres de Mengzhi Zheng sont le fruit d'un long processus de maturation et d'évolution qui a commencé dans les premières années de ce siècle. Formé au design graphique, il est un adepte du dessin et de la couleur en deux dimensions. C'est au cours de ses études artistiques à la Villa Arson qu'il crée ses premiers volumes.
Né en Chine, il arrive en France à l'âge de sept ans. Ce grand écart, il le vit positivement. La différence culturelle devient ainsi une source profonde à laquelle s'alimentent ses diverses approches de l'espace.
Il résidera régulièrement à Francfort entre 2009 et 2011, pour un séjour Erasmus, puis pour des séjours plus courts. C'est pendant ce séjour qu'il renforce l'inscription de son travail dans une nouvelle relation à l'espace.

Dessin
Il est important de donner ici un bref aperçu des diverses directions dans lesquelles se déploie l'œuvre de Mengzhi Zheng. Si les « maquettes abandonnées » sont en quelque sorte apparues en marge de ses diverses activités professionnelles et créatrices, c'est au centre de sa création artistique qu'elles se situent aujourd'hui.
Il n'existe guère de créateur qui ne soit un dessinateur, c'est-à-dire qui ferait l'économie d'une pratique souvent libre et non conventionnelle du dessin. De la mode au cinéma, et évidemment de l'architecture à la sculpture et à la peinture, le dessin constitue l'armature à la fois physique et psychique de l'œuvre. Qu'il serve de lieu expérimental, de pratique créatrice pure ou de relais de pensée dans l'invention des images à venir, le dessin agit, toujours, en relation directe avec la vitalité créatrice.
Ici, dans le déploiement de l'œuvre de Mengzhi Zheng, on assiste à un double phénomène : de pratique constante du dessin et autres travaux en deux dimensions, comme la gravure ou un recours épisodique à l'image photographique, et de prolongement de certains gestes libres du dessin dans un travail en volume. Les "maquettes abandonnées" se situent à ce croisement qu'elles font aujourd'hui exister comme un espace ou, si l'on veut, comme un monde à part entière.

Oser
En effet, il importe ici de caractériser la situation à la fois artistique et existentielle de ces maquettes par rapport aux autres pratiques, tout en relevant leur profonde intrication et leur interdépendance.
Ces "maquettes abandonnées" se sont imposées dans l'existence de Mengzhi Zheng à partir d'une situation que l'on peut évoquer ainsi : pour se changer les idées d'un travail en cours, l'esprit et la main se saisissent de ce qui se trouve immédiatement accessible, des fragments de divers matériaux qui traînent à proximité du bureau et sont considérés comme inutiles. Face à ces rebuts qui s'offrent comme les pièces d'un puzzle imaginaire, pris d'une agitation à la fois libératoire, amusée et jouissive, main et esprit se mettent à assembler d'une traite certains de ces éléments.
La frénésie qui s'empare alors de Mengzhi Zheng le conduit à écarteler le temps, à laisser de côté le reste de son travail et justement à s'occuper de jouer avec ces "restes". Ils sont en papier, en carton, en bois, qu'importe. L'important est qu'ils sont là, à disposition et qu'il n'y a donc qu'à les saisir et les assembler. Les gestes s'enchaînent et quelque chose arrive, apparaît comme si la danse des mains échappait au contrôle de la conscience.
Dans ces moments-là il suffit simplement d'oser. Et c'est d'autant plus facile qu'il n'y a pas à proprement parler d'enjeu dans ce "jeu". L'esprit est libre parce qu'il n'a à se soucier de rien : les matériaux n'ont pas de valeur, il n'y a pas besoin de mobiliser des instruments difficiles à manier, rien à soulever, à transporter.
La main est libre parce que ce qu'elle manipule est à la fois auprès d'elle et facile à utiliser, les matériaux sont légers et accessibles et appellent donc des gestes simples comme plier, déchirer, couper, puis associer et finalement rapprocher ou si l'on veut, assembler. Il suffit pour cela de ciseaux et d'un peu de colle.
La nécessité de bien faire s'efface. Le faire se dédouble et l'esprit laisse place au plaisir d'agir. La main accomplit alors une métamorphose. La maquette devient sculpture.

Conscience modifiée de l'espace
Lorsque l'on est confronté à ces "maquettes abandonnées", il est inévitable de penser qu'il s'agit de quelque chose qui aurait à voir avec l'architecture puisqu'elles évoquent inévitablement des "maisons". Et, en même temps, il est inévitable de constater d'une part qu'elles ne sont pas habitables et d'autre part qu'elles "parlent" d'autre chose que d'architecture. C'est qu'à l'évidence, se tenant là en dehors de toute attribution d'un statut d'objet, fruit d'une vision et d'un geste inventant l'espace, elles s'imposent comme des sculptures.
C'est aussi pourquoi Mengzhi Zheng a mis en place une autre manière d'appréhender et de travailler l'espace, en construisant des structures ouvertes qui, telle une sorte de projection rationnelle des "maquettes abandonnées", sont des agencements de formes visant à la création d'architectures non fonctionnelles.
Ce changement d'échelle permet, par la relative finesse des armatures, à la fois d'investir au sens le plus strict un espace d'exposition par une œuvre de grande taille et, par la légèreté des éléments de construction et l'absence de "murs", c'est-à-dire d'éléments de bois qui viendraient fermer la structure, d'offrir au regard la possibilité d'accéder à ce que l'on pourrait nommer une conscience modifiée de l'espace.
Tous les éléments, on le comprend de suite, sont d'abord des lignes, c'est-à-dire des éléments issus du dessin. Comme montants ou armatures, ils déploient le dessin dans ce qui n'est pas tout à fait encore l'espace, dans la mesure où chaque panneau est en quelque sorte la projection d'un dessin libéré simplement de la matérialité du papier et installé dans l'espace habituel de la perception.
Comme agencement de diverses surfaces levées et assemblées ou plus exactement associées, ces dessins dans l'espace créent des structures qui sont et ne sont pas des volumes. Elles sont des volumes parce qu'elles occupent l'espace habituel de la perception et elles n'en sont pas parce qu'elles occupent l'espace avec des lignes encadrant des "vides" et non avec des volumes constitués de "murs pleins". Traversées de part en part par le regard, ces architectures non fonctionnelles s'offrent comme des méditations à taille humaine sur les différents aspects de l'espace dont elles révèlent l'existence.
Ainsi, ce que l'on voit, c'est à la fois des dessins en train de coloniser l'espace habituel de la perception et de nous révéler que cet espace que nous croyons si bien connaître, parce que nous y vivons, n'existe pour nous que comme une sorte de mouvement de déploiement de structures mentales et physiologiques préexistantes, dont le dessin matérialisé devient l'incarnation.
Ces structures sont aussi inhabitables que les "maquettes abandonnées" parce que, comme elles, elles nous confrontent aux évidences du perçu et nous révèlent ce qui, dans notre perception reste en quelque sorte occulté, en tout cas non conscient.
En réalisant à Francfort une telle structure complexe, Mengzhi Zheng rend hommage à la ville où il a déjà séjourné un long moment et où lui est venu à l'esprit le projet de prolonger son travail de dessin et de maquettes par des constructions dans l'espace.

Archi–textures
Mais alors de quoi parlent-elles, ces "maquettes abandonnées" et ces architectures non fonctionnelles ? Dans quel univers nous font-elles entrer ? Quelles dimensions de l'imaginaire réveillent-elles en nous ?
L'architecture n'est pas d'abord un savoir, mais un savoir faire. Elle est aussi plus et autre chose que cela. Nom que l'on donne au fait social de construire des habitations, l'architecture étant ce qui permet à l'homme de construire sa coquille, elle est de facto le prolongement direct et matériel du psychisme.
En s'appropriant les éléments de l'architecture et en les exploitant d'une manière inédite, Mengzhi Zheng nous propose à la fois une plongée dans ce que l'on pourrait nommer l'inconscient de l'architecture et une entrée dans le champ élargi de la sculpture.
Inhabitables parce qu'elles ne sont pas pensées pour pouvoir l'être, ces "maquettes abandonnées" et ces "architectures non fonctionnelles" mettent en scène une sorte de vision imaginaire sur le réseau de textures, nerfs, os, veines et autres éléments, qui permettent à un bâtiment de tenir. Réalisées dans une sorte de détachement par rapport aux préoccupations de l'architecture même, c'est comme si elles nous permettaient, au moyen d'un détour par l'imaginaire, de pénétrer ou, si l'on préfère, de découvrir son envers.
Abandonnées, ces maquettes ne le sont ni par la volonté de l'artiste ni par celle d'un architecte fatigué. Elles le sont parce qu'elles expriment, témoignent et surtout mettent en scène l'enjeu qui est au cœur de notre être au monde : que nous y habitions et que nous le pensions et que nous articulions en permanence ces deux activités au moyen de la troisième, invisible et pourtant sans laquelle rien ne tiendrait, la libre imagination, celle qui accomplit la métamorphose de l'objet en œuvre, de la structure en élément vital "créant" l'espace, de la maquette en sculpture.




DÉPLIS, Elfi Turpin, 2011
In Demain c'est loin... Diplômés 2011, Supplément Semaine vol. VI, Analogues

Mengzhi Zheng aime à considérer l'espace comme un "objet manipulable", dit-il, un objet malléable qu'il expérimente avec ses photographies et ses collages ou qu'il fabrique avec ses maquettes et ses sculptures pénétrables. Il réalise dans cette perspective des photomontages de sa chambre qui sont des recompositions spatiales du lieu selon un axe vertical ou horizontal. Si l'enjeu de ces travaux est bien de déplier l'espace à plat, le passage au volume lui permettra de le plier à nouveau. Ainsi il conçoit des dessins, des plans et des collages qui aboutissent à la réalisation de maquettes et d'installations. Il élabore notamment des maquettes à partir de patrons de parallélépipèdes, faisant émerger, par des jeux de pliage, des formes qui pourraient s'apparenter à un habitat. Pourtant entre architecture et sculpture, ces volumes n'ont rien d'habitable. S'articulant simplement autour de dualités entre verticalité / horizontalité, intérieur / extérieur, vide / plein, ils ne répondent à aucune autre logique fonctionnelle que celle d'une traversée de l'espace.